Chaleur industrielle : et si le soleil remplaçait le gaz ?
Dans cet épisode, Timothée reçoit Mehdi Berrada, fondateur et CEO d'Alto Solutions, une entreprise qui a développé une technologie de solaire thermique à concentration pour produire de la chaleur industrielle (100 à 500°C) sans combustible fossile. Ses collecteurs, entièrement fabriqués en béton et équipés de miroirs en verre cintrés à température ambiante, chauffent un fluide caloporteur pouvant atteindre 500°C, sans dépendre de terres rares ni de chaînes d'approvisionnement critiques. Nicolas Bernard, expert R3, apporte un éclairage complémentaire sur la place réelle de la chaleur dans notre économie et sur les mécanismes qui font flamber le prix du gaz.
Les infos à retenir :
- La chaleur représente plus de la moitié de l'énergie consommée dans le monde (source AIE), loin devant l'électricité et pourtant, seulement 12 % de la chaleur industrielle est renouvelable, contre 25-30 % pour l'électricité.
- La quasi-totalité des industriels (chimie, pharma, agro, textile, papier...) consomment 60 à 80 % de leur énergie sous forme de chaleur, contre 20 à 40 % sous forme d'électricité.
- La technologie d'Alto Solutions concentre les rayons du soleil via des miroirs pour chauffer un fluide jusqu'à 500°C, avec deux innovations brevetées : des collecteurs en béton et des miroirs cintrés à température ambiante, qui réduisent les coûts de construction et améliorent la résistance au vent.
- Le prix de l'énergie est fixé sur 20 à 25 ans via des contrats d'achat d'énergie : environ 50 €/MWh dans le sud de la France, soit jusqu'à 30 % moins cher que le gaz (50 % moins cher dans le sud de l'Espagne).
- Repère technique : environ 5 000 m² de foncier pour 1,5 MW, avec un seuil d'ensoleillement minimal d'environ 1200 kWh/m²/an (grosso modo à partir de Limoges vers le sud).
- Le prix du gaz payé par les industriels a explosé depuis 2022 (jusqu'à 300 €/MWh au plus fort de la crise, contre 5-35 €/MWh avant), sous l'effet du Covid puis de la guerre en Ukraine avec des conséquences concrètes sur des industriels comme Duralex.
- Pipeline actuel d'Alto Solutions : 1 client signé, 4 projets en développement, une vingtaine en phase préliminaire ; délai type entre premier contact et première livraison de chaleur : 24 à 36 mois.
- Principal frein à l'adoption massive, selon Mehdi Berrada : la méconnaissance de la solution par les industriels, plus que son coût ou sa performance.
Timothée : Derrière votre yaourt du matin, votre t-shirt ou votre cachet d’aspirine se cache une chose à laquelle vous ne pensez pas : une flamme. Une flamme de gaz. Car dans une usine, l’énergie a deux visages. Il y a l’électricité, qui alimente les moteurs et l’éclairage, et il y a la chaleur, celle qui cuit, qui sèche, qui transforme la matière. Cette chaleur représente plus de la moitié de l’énergie consommée par l’industrie, et on la produit presque toujours en brûlant du gaz fossile. On pourrait croire qu’il n’existe rien pour la remplacer, sauf que la solution existe depuis plus d’un siècle. Dès 1910, des miroirs concentraient déjà le soleil pour pomper de l’eau en Égypte. C’est le gaz bon marché qui les a fait oublier. Aujourd’hui, ces mêmes miroirs suivent la course du soleil, chauffent un fluide jusqu’à 400°C et l’envoient directement là où l’usine en a besoin. Résultat : douze fois moins de CO2 que le gaz, et un industriel qui connaît sa facture d’énergie vingt-cinq ans à l’avance. Remplacer une flamme par de simples miroirs, qui l’eût cru ? Dans ce nouvel épisode, je reçois Mehdi Berrada, fondateur et CEO d’Alto Solutions. Bonjour Mehdi.
Mehdi : Bonjour Timothée.
Timothée : Et côté expert, Nicolas Bernard, notre expert R3, toujours prêt à détricoter le moindre sujet. Bonjour Nicolas.
Nicolas : Bonjour Timothée.
Timothée : Aujourd’hui, on va comprendre comment le soleil peut faire tourner une usine sans la moindre flamme de gaz.
Mehdi, avant de parler miroirs et soleil, parle-nous un peu de toi et de ton expérience entrepreneuriale. Comment passe-t-on, en étant ingénieur en génie des procédés, à la production de miroirs qui concentrent les rayons du soleil ?
Mehdi : C’est une démarche entrepreneuriale qui a commencé quand j’étais au Maroc, où j’ai porté un premier projet de dessalement d’eau de mer. Chemin faisant, j’ai rencontré la personne qui est devenue mon associé, et ensemble nous avons créé cette technologie de solaire thermique à concentration pour produire de la chaleur de procédé en milieu industriel. Nous sommes partis d’un constat simple : nous, en tant que société, consommons trois fois plus de chaleur que d’électricité. C’est un fait qu’on n’a pas forcément en tête, mais l’humanité consomme beaucoup plus de chaleur que d’électricité, alors que toute l’attention se porte sur l’électricité. Donc, en matière de décarbonation, si nous voulions avoir un impact réel, nous nous sommes dit qu’il serait bien plus significatif de le porter sur la décarbonation de la chaleur que sur celle de l’électricité, par exemple.
C’est un fait qu’on n’a pas forcément en tête, mais l’humanité consomme beaucoup plus de chaleur que d’électricité, alors que toute l’attention se porte sur l’électricité
Timothée : Revenons un peu sur cette notion de chaleur, parce que pour le commun des mortels, la chaleur évoque surtout le chauffage. Mais il n’y a pas que ça.
Mehdi : Non, il n’y a pas que ça. En fait, la consommation de chaleur dans le monde se répartitde façon quasiment équivalente : 50 % pour chauffer de l’eau et des espaces, ce que le commun des mortels connaît, et 50 % pour la chaleur industrielle. Quand je parle de chaleur industrielle, cela peut être de la distillation, de la vaporisation, de l’évaporation, ou encore du séchage.
En fait, on ne s’en rend pas compte, mais la très grande majorité des industriels consomment l’essentiel de leur énergie sous forme de chaleur : entre 60 et 80 % de leur énergie est consommée sous forme de chaleur, et seulement 20 à 40 % sous forme d’électricité. Je prends un exemple : dans les minerais, il faut sécher la matière première. Dans l’agroalimentaire, il faut pasteuriser un yaourt. Dans la pharma, il faut stériliser des médicaments ou sécher des matières premières. Dans la cosmétique, il faut distiller pour fabriquer des parfums. Et donc, quand on regarde les secteurs industriels - chimie, pharma, textile, papier, agroalimentaire, et il y en a encore d’autres, comme les minerais ou les matériaux de construction, tous ces industriels consomment beaucoup plus de chaleur que d’électricité.
La très grande majorité des industriels consomment l’essentiel de leur énergie sous forme de chaleur : entre 60 et 80 % de leur énergie est consommée sous forme de chaleur, et seulement 20 à 40 % sous forme d’électricité.
Timothée : En résumé, notre économie n’est pas forcément basée sur l’électricité ou sur le pétrole ou plutôt, indirectement sur le pétrole ou le gaz, mais la chaleur joue en réalité un rôle central dans notre économie moderne. Peux-tu revenir un peu sur la solution que tu apportes ? Comment passe-t-on du soleil à de la chaleur, voire du froid, puisque ta technologie peut aussi produire du froid, c’est bien ça ?
Mehdi : Tout à fait. Il y a plusieurs façons de faire ; la nôtre, c’est ce qu’on appelle le solaire thermique à concentration.
Le principe est assez simple : on prend, pour schématiser, des demi-cylindres avec une face miroir à l’intérieur. Ces demi-cylindres, exposés au soleil, concentrent les rayons sur un tube. Dans ce tube s’écoule un fluide, qu’on appelle un fluide caloporteur : il transporte la chaleur et monte en température, jusqu’à 500 degrés selon le type de fluide utilisé. Cette chaleur, on la stocke, puis on la transfère à l’industriel, soit directement, soit après une petite transformation, par exemple en transformant de l’eau surchauffée en vapeur, ou de l’eau en air, selon le besoin du client.
Timothée : Et donc, tout cela est entièrement renouvelable. Ce qui est intéressant sur le sujet du prix de l’énergie, c’est que vous êtes en mesure de projeter le coût de production de chaleur jusqu’à 25 ans, soit la durée de vie de votre centrale.
Mehdi : Tout à fait, et c’est un point essentiel, car dans notre technologie, dans notre modèle, nous n’avons aucun approvisionnement critique : nous ne dépendons d’aucune chaîne de valeur critique en exploitation. L’essentiel, c’est d’avoir un peu de foncier, puis de construire la centrale. Mais une fois qu’elle est construite, que ce soit en matière d’empreinte carbone ou d’approvisionnement critique susceptible de mettre en péril la fourniture d’énergie, on n’en dépend plus.
Timothée : On n’est donc pas dépendant de la Chine, ni des minerais ou des terres rares, c’est ça ?
Mehdi : Aucune terre rare, aucun matériau exotique. C’est l’un des choix technologiques qui font l’une des avancées de notre technologie : nos collecteurs sont entièrement fabriqués en béton. Cela apporte énormément d’avantages et permet surtout de les fabriquer partout dans le monde. Notre modèle consiste à détenir les coffrages béton et à les mettre à disposition d’un sous-traitant de la préfabrication béton, préqualifié en fonction de la localisation du projet dans le monde. Aujourd’hui, nous avons un sous-traitant dans le sud de la France pour tous les projets que nous y menons. Si demain nous devons réaliser un projet en Argentine, nous déplacerons nos moules de préfabrication béton chez un sous-traitant préqualifié en Argentine, afin que la construction se fasse localement.
Notre modèle consiste à détenir les coffrages béton, de nos collecteurs, et à les mettre à disposition d’un sous-traitant de la préfabrication béton, préqualifié en fonction de la localisation du projet dans le monde.
Timothée : Comme je le disais en introduction, concentrer les rayons du soleil n’a rien de nouveau. Alors, quelle est l’innovation que vous apportez ?
Mehdi : Tout à fait. En fait, la concentration solaire existe depuis le début des années 1900. C’est Schumann qui, juste avant la Première Guerre mondiale, l’utilisait pour faire du pompage : on exploitait déjà la chaleur solaire à cette époque. Avec la Première Guerre mondiale, on a oublié le solaire à concentration. Puis, après le krach boursier, il est revenu : on s’est dit que ça pouvait être intéressant pour produire de l’électricité. Après le krach pétrolier, on l’a de nouveau oublié, même s’il est resté présent.
En réalité, le solaire à concentration existe depuis une cinquantaine d’années, principalement pour produire de l’électricité. Et depuis une dizaine d’années, quelques acteurs, comme nous, s’arrêtent à la production de chaleur, sans la transformer en électricité, pour fournir justement de la chaleur industrielle. Ce que nous apportons, ce sont deux innovations majeures.
La première, j’en ai parlé : nos technologies sont construites en béton. La deuxième, c’est que nous utilisons des miroirs en verre, pour garder une réflectivité optimale, que nous cintrons à température ambiante. Ce n’est ni simple ni intuitif : c’est notre procédé, notre technologie.
Depuis une dizaine d’années, quelques acteurs, comme nous, s’arrêtent à la production de chaleur, sans la transformer en électricité, pour fournir justement de la chaleur industrielle
Timothée : Un procédé breveté, j’imagine ?
Mehdi : Breveté, tout à fait, c’est notre savoir-faire. Ces deux avancées technologiques, le béton et le cintrage des miroirs à température ambiante, permettent à la fois d’augmenter les performances des centrales, donc de produire plus d’énergie, d’avoir une bien meilleure résistance au vent, donc de fonctionner plus longtemps dans l’année, et surtout de réduire les coûts de construction. On produit donc plus d’énergie tout en réduisant les coûts de construction. Au final, nous avons un prix de l’énergie beaucoup plus compétitif, qui rivalise aujourd’hui avec celui du gaz sur le marché.
Nous avons un prix de l’énergie beaucoup plus compétitif, qui rivalise aujourd’hui avec celui du gaz sur le marché
Timothée : C’est presque une solution miracle, à t’entendre. Revenons un peu sur l’entreprise : dans quels cas peut-on utiliser ta technologie ? Et au fait, Alto Solution, c’est une entreprise franco-marocaine ? Marocaine ? Française ?
Mehdi : Moi, je suis franco-marocain : mon père est marocain, je suis né au Maroc, mais je suis installé en France depuis des années, et ma mère est française.
Timothée : Donc cette technologie est bien souveraine, française à part entière.
Mehdi : Elle est souveraine. Mon grand-père était résistant, et maire de son petit village en Haute-Marne, donc clairement, c’est une histoire française.
Timothée : Nicolas, on voulait revenir un peu sur les dessous de la chaleur.
Nicolas : Parce qu’on l’a dit, la chaleur, ce n’est pas que l’hiver, pour chauffer nos orteils : elle se cache de plusieurs façons. Mehdi commençait à l’évoquer.
On va peut-être rembobiner ta journée : quand tu t’es levé ce matin, Timothée, la premièrechose que tu as faite, il me semble, que tu aimes les douches bien chaudes, même en pleine canicule, ça a été d’allumer ta douche. C’est probablement l’usage qu’on connaît le mieux : chauffer de l’eau pour un usage domestique. Là, ta chaudière a permis d’augmenter la température de l’eau jusqu’à ce qu’elle t’alimente en tant que consommateur.
Ensuite, tu as pris ton petit-déjeuner, et tu as probablement mangé un yaourt, c’est aussi l’exemple que Mehdi a utilisé. Le yaourt doit être pasteurisé, porté à une température qui avoisine les 90 degrés. Là encore, on a probablement utilisé un combustible fossile pour produire cette chaleur industrielle : souvent du gaz, parfois du pétrole, un peu moins souvent du charbon en France, mais encore beaucoup dans d’autres pays.
La troisième chose que tu as faite, c’est ouvrir un pot de confiture, parce que tu aimes ajouter un peu de sucre à ton yaourt nature. Ce pot de confiture est en verre, un verre sorti d’un four à 1500°C : il a fallu monter à de très hautes températures pour fabriquer, ou recycler, ce verre.
Peut-être as-tu aussi ouvert une canette de soda : elle est en aluminium fondu, et la boisson elle-même a été cuite pour être préparée.
Ensuite, comme tu étais peut-être un peu souffrant, stressé par le travail, tu as pris un Doliprane : là encore, il faut de la chaleur industrielle pour fabriquer des produits pharmaceutiques.
Enfin, tu t’es fait livrer un colis ce matin, parce que tu voulais renouveler ta garde-robe sur Vinted, par exemple. Ce colis t’est arrivé dans un carton lui aussi chauffé pour être fabriqué. Et ton vêtement, s’il était neuf, est passé par un processus de confection qui a également nécessité de la chaleur.
C’est exactement ce que disait Mehdi en introduction : aujourd’hui, la chaleur est partout dans nos usages du quotidien. Or, la politique de décarbonation en France repose avant tout sur l’électrification de nos usages. Mais cette électrification ne répond pas à de nombreux enjeux industriels, pour lesquels on ne sait pas encore apporter de réponse systématique aux besoins des industriels de l’agroalimentaire, du ciment ou du textile. Des solutions comme celle de Mehdi permettent justement d’apporter une réponse industrielle souveraine à nos usages du quotidien.
Timothée : Donc, ce que tu me dis, c’est que sans le savoir, ce matin, j’ai brûlé des énergies fossiles et pollué, beaucoup. Et j’imagine que je ne suis pas le seul dans ce cas.
Nicolas : Non, en effet. Les 7 à 8 milliards d’êtres humains sur Terre ont à peu près des usages équivalents au quotidien. Pas exactement les tiens, Timothée, mais dans notre quotidien se cache toujours un usage de la chaleur, dans tout ce qu’on fait. À ton avis, sur toute l’énergie consommée dans le monde aujourd’hui, quelle part sert uniquement à chauffer quelque chose ?
Timothée : Je crois l’avoir un peu vu passer… 40 à 50 % ?
Nicolas : Oui,c’est quasiment la moitié. Un kilowattheure sur deux consommé sur Terre ne sert ni à rouler ni à éclairer, mais simplement à chauffer. C’est l’AIE qui nous le dit. Une information qu’on a tendance à oublier.
Timothée : Et j’imagine que cette chaleur n’est pas aussi propre que ma cuisine quand je me lève le matin.
Nicolas : Non, probablement pas, en effet. Aujourd’hui, on sait que 80 à 90 % de l’énergie primaire consommée pour produire cette chaleur est d’origine fossile : comme je le disais, du gaz, du pétrole, et parfois du charbon.
80 à 90 % de l’énergie primaire consommée pour produire la chaleur est d’origine fossile
Timothée : Donc 10 % renouvelables ?
Nicolas : Exactement, seulement 10 à 20% renouvelables, en effet. C’est intéressant à avoir en tête, parce qu’aujourd’hui, 25 à 30 % de l’électricité mondiale est produite à partir de renouvelables, contre seulement 12 % pour la chaleur industrielle via la géothermie ou des procédés de concentration…
Mehdi : Principalementde la biomasse. Biomasse et biogaz, aujourd’hui.
Timothée : D’ailleurs, les industriels ont-ils aujourd’hui conscience de cet enjeu de décarbonation, ou ce n’est pas forcément le premier sujet qui leur vient à l’esprit ?
Mehdi : Clairement, la décarbonation s’est imposée dans les plans des industriels il y a environ cinq ans, principalement chez les grands groupes, qui se sont fixé des objectifs de réduction des émissions de CO2 à horizon 2030-2035, à la fois sur leur activité directe et sur l’ensemble de leur chaîne de valeur.
Depuis, on observe aussi un fort intérêt pour la souveraineté énergétique. Ces dernières années, il y a eu le Covid, la guerre en Ukraine, la guerre au Moyen-Orient, autant d’événements qui ont eu un impact direct et considérable sur le prix de l’énergie. Les industriels sont donc aujourd’hui confrontés à deux enjeux : lanécessité de décarboner, et une énergie qui n’est plus aussi fiable ni aussibon marché qu’auparavant - je parle bien sûr de la production de chaleur, doncdes combustibles fossiles. Ils sont ainsi clairement en recherche active desolutions pour produire de la chaleur entre 100 et 500 degrés, car c’estprécisément là que se situent leurs besoins : cette plage représente 70 % desbesoins industriels. Les 30 % restants concernent les très hautes températures- hauts fourneaux, sidérurgie, verrerie, cimenterie. Ces industriels sont doncen recherche active de solutions, mais ils sont confrontés à un manque criantd’offre. Aujourd’hui, pour produire de la chaleur renouvelable entre 100 et 500degrés, à part la biomasse et le biogaz, il n’y a quasiment rien sur le marché.Or, le problème de la biomasse et du biogaz, c’est que les approvisionnementssont sous tension : les prix sont élevés, et on n’a pas de visibilité à longterme sur leur disponibilité. On sait déjà qu’avec la production et les plansactuels, il n’y aura pas assez de gaz vert ni de biomasse pour tout le monde.Les industriels se retrouvent donc dans une impasse complète, et c’est pourcela que nous recevons de plus en plus de demandes. On le constate : lesdemandes s’accélèrent pour la mise en place de centrales solaires àconcentration, qui leur permettraient de produire cette chaleur tout en étantcomplètement indépendants des marchés.
Timothée : Çaconcerne qui, concrètement ? Ce n’est pas tous les secteurs. Quels sont vossecteurs clés, ceux qui ont le plus de besoins sur ces sujets ?
Mehdi : Nousavons aujourd’hui cinq clients dans quatre secteurs différents : deux dansl’agroalimentaire, un dans l’informatique, un dans les minerais et un dans lepapier.
Timothée : Doncen résumé : cuisson, stérilisation, vapeur, séchage, chimie - dès qu’on a cetype de procédé et qu’on chauffe entre 100 et 500 degrés, c’est là que vousintervenez, c’est ça ?
Mehdi : Clairement.
Timothée : Ettoutes les usines en France peuvent-elles s’équiper ? Il faut de l’espace, duterrain, du soleil, j’imagine ?
Mehdi : Il fautdu soleil.
Timothée : Bretagne?
Mehdi : EnBretagne, techniquement, ça fonctionnerait 8 mois par an, avec 4 mois où ilfaudrait mettre la centrale à l’arrêt. Mais sur ces 8 mois, le prix del’énergie ne serait que 30 % plus cher que ce qu’on pourrait produire, parexemple, à Marseille. Ce n’est donc pas hors sujet non plus. Aujourd’hui, cen’est pas dans nos standards, mais demain, on ne sait pas ce que seront lesstandards. Il faut donc un peu de soleil : on considère généralement qu’il fautun minimum de 1200 kWh par mètre carré et par an. Si vous ne savez pasexactement où se situe cette limite, nous avons une FAQ sur notre siteinternet, avec plus de 50 questions et notamment une carte très précise quevous pouvez consulter. Il y a aussi un simulateur pour les industriels. Maisgrosso modo, c’est à partir de Limoges et en dessous.
Timothée : On abesoin d’un petit peu de foncier ? Combien ?
Mehdi : Le ratio,c’est à peu près 5000 m² au sol pour 1,5 MW. Sur ces 5000 m², nous installons2500 m² de collecteurs : il faut un peu d’espacement, forcément, pour éviterque les collecteurs ne se fassent de l’ombre entre eux. Grosso modo, à partirde 5000 m² de foncier disponible et d’une puissance de 1,5 MW, nous sommescapables de produire de la chaleur.
Timothée : Doncen gros, on regarde d’abord où se situe le site en France, puis si on disposed’un terrain adapté pour installer les collecteurs.
Mehdi : Lescollecteurs.
Timothée : Voilà,à chaque fois j’ai du mal avec ce mot ! Donc, on a bien identifié des modes dechaleur intéressants entre 100 et 500 degrés. Si je suis un industriel, commentça s’opère concrètement ? Ça prend combien de temps ?
Mehdi : Il y aplusieurs étapes. La première, c’est qu’on réalise un préliminaire gratuit : unindustriel qui nous contacte, on va lui demander sa consommation, salocalisation, son terrain. On va faire tout un travail d’une dizaine, quinzainede pages qu’on remet assez rapidement, qui lui donne l’ensemble desinformations lui permettant de statuer sur l’intérêt réel de cette solutionpour son site. Ensuite, on passe par une étude de faisabilité détaillée. Cetteétude peut prendre 4 à 6 mois, voire 9 mois dans certains cas - nous avons euun cas complexe où les clients ont voulu, en cours d’étude, étudier aussi larécupération de chaleur, ce qui a complexifié les choses. Donc grosso modo, uneétude de 4 à 9 mois. Une fois l’étude terminée, il y a toute la phase dedéveloppement du projet : les permis de construire, les permisenvironnementaux, la sécurisation des financements, qu’ils soient publics ouprivés. C’est nous qui nous occupons de tout, en contact direct et en étroitecollaboration avec les industriels et leurs équipes. Entre la première prise decontact avec un client et la première chaleur livrée sur site, il faut comptergrosso modo entre 24 et 36 mois. Il y a une certaine inertie, liée nonseulement à la technique et à nos technologies, mais aussi au déploiement, à laréglementation et à tout le permitting nécessaire.
Timothée : Il y apeut-être une question un peu bête, mais je la pose quand même, parce quecertains doivent se la poser : la nuit, ou s’il y a trois jours de pluie, ilfaut quand même avoir un système de secours, même à Marseille par exemple ?
Mehdi : Nousavons toujours, comme je le disais, une capacité de stockage. On peut, parexemple, déporter la production sur quelques heures la nuit, ou stocker lachaleur si une usine ne fonctionne pas le week-end - ce qui arrive pour lespetits sites - pour l’utiliser ensuite en semaine. De manière générale, il fautavoir en tête qu’on ne fait jamais une substitution à 100 % : on ne va jamaispromettre à un client de remplacer 100 % de sa consommation de gaz ou d’unautre combustible fossile à l’année. La substitution oscille plutôt entre 10 et90 % de la consommation du site, selon plusieurs facteurs : son profil deconsommation - travaille-t-il 24 heures sur 24 ou seulement la journée ? -, salocalisation géographique, et un certain nombre d’autres contraintes. Pournotre premier client, par exemple, la substitution est de l’ordre de 70 %,voire supérieure à 70 % de sa consommation de gaz sur site. On parle doncclairement d’une petite révolution industrielle.
Timothée : Unedernière question avant de repasser la parole à Nicolas, sur le prix du gaz :comment projetez-vous la rentabilité de ce que vous proposez, sachantqu’aujourd’hui le prix du gaz…
Mehdi : Le prixdu gaz fluctue, donc c’est toujours difficile de prendre comme référencequelque chose qui n’est pas fixe. Ce que je peux dire, c’est que nous, sur leprix de la chaleur, nous sommes libres de le fixer. Nous mettons en place descontrats d’achat d’énergie sur une durée de l’ordre de 20 à 25 ans, pourrépondre aux attentes des clients industriels qui préfèrent accéder à ce typede service plutôt que d’investir eux-mêmes dans une centrale solaire àconcentration. Grosso modo, dans le sud de la France, nous sommes aux alentoursde 50 euros le mégawattheure livré utile.
Timothée : Ahoui, et par rapport au prix du gaz aujourd’hui, ça donne quoi ?
Mehdi : Dans lepire des cas, on est à la parité ; sinon, grosso modo 30 % moins cher, pour unesubstitution dans le sud de la France. Dans le sud de l’Espagne, on est à 50 %moins cher, alors même que le gaz y est encore moins cher qu’en France.
Timothée : Justement,on va parler du prix du gaz, mais on va basculer du prix du gaz au prix de labaguette.
Nicolas : Quil’eût cru, le prix de la baguette - et du pot de confiture ! Ça se dessine enpartie sur un marché néerlandais dont personne n’a jamais entendu parler, ou entout cas peu connu : le TTF. Le TTF, qu’est-ce que c’est ? Le Title TransferFacility, le point virtuel d’échange du gaz en Europe.
Timothée : C’estquoi le rapport entre le prix de ma baguette et ton TTF ?
Nicolas : Cequ’on s’est dit, c’est que fabriquer quoi que ce soit, c’est chauffer. Etchauffer, aujourd’hui, c’est souvent le gaz, dont le prix se fixe sur lemarché. Si on refait un peu le film des cinq dernières années : en 2021, ontraverse le Covid, l’économie mondiale redémarre d’un coup, tout le monde abesoin de gaz en même temps, et les prix s’envolent. On crée alors le boucliertarifaire en France, fin 2021. En février 2022, l’Ukraine est envahie par laRussie, qui fournissait alors 42 % du gaz de l’Union européenne et qui fermeprogressivement le robinet, tandis que nous prenons des engagements pour nousdésengager du gaz russe. Avant la crise, le gaz européen se situait entre 5 et35 euros le mégawattheure. À votre avis, en août 2022, il était à combien, leprix du gaz ?
Mehdi : Peut-être250 ?
Nicolas : Ilétait plutôt autour de 300 euros le mégawattheure, soit jusqu’à 15 fois lamoyenne d’avant la crise. C’est comme si votre baguette passait à 15 euros :c’est à cette échelle-là qu’il faut raisonner. D’ailleurs, à cette époque, nousavions beaucoup de clients dans la restauration, et beaucoup de boulangeriesindustrielles ont fermé. Et ce n’est pas terminé : depuis le début de cetteannée, avec les tensions au détroit d’Ormuz, on voit qu’à chaque secoussegéopolitique, le prix du gaz et des combustibles fossiles est impacté, faute deréponse souveraine. Concrètement, sans le bouclier tarifaire, la facture de gazdu foyer moyen aurait quasiment triplé entre 2022 et 2025, pour atteindrepeut-être 3 500, voire 4 000 euros par an en moyenne. Cela a aussi eu un impactfort sur l’inflation des ménages : plus de 3 points, selon les estimations del’INSEE, en tenant compte des mesures de protection mises en place par lesgouvernements successifs. Pour les industriels, c’est souvent à eux de payer leprix du gaz et d’en absorber une bonne partie, ce qui se répercute sur le prixde vente de leurs produits. L’exemple sans doute le plus connu, c’est Duralex :une belle histoire industrielle, il y a quelques années, quand des Français ontmis la main au portefeuille pour racheter l’entreprise alors qu’elle coulait.Aujourd’hui, elle est pourtant en train de déposer le bilan, parce que les prixde l’énergie et de fabrication ont trop augmenté à cause de l’inflation de cesdernières années. On voit donc qu’il y a un vrai sujet autour du prix du gaz etde la dépendance qu’on peut avoir à ses hausses comme à ses baisses.
Timothée : Etc’est là que le soleil entre en scène.
Nicolas : Exactement.C’est la ritournelle qu’on connaît bien, celle qu’on a déjà beaucoup entendueavec le développement des panneaux photovoltaïques et du solaire àconcentration pour l’électricité : personne ne peut fermer le robinet dusoleil, personne ne peut vraiment spéculer dessus. Il y a peu de conflits,surtout quand on n’a pas de dépendance aux terres rares pour fabriquer lestechnologies de concentration. Le soleil est produit sur place, et son prix estconnu 20 à 25 ans à l’avance - c’est aussi le modèle d’Alto Solutions. Ça peutdonc être une solution, une véritable assurance anticrise pour nos industriels,et pas seulement pour la production d’électricité. Et toi, Mehdi, chez tesclients industriels, qu’est-ce qui les freine ? C’est vraiment ma question :pourquoi ce n’est pas encore plus répandu, alors que c’est moins cher, et quela solution répond techniquement à un enjeu de dépendance à des acteursexternes ? Qu’est-ce qui empêche tout le monde de s’y engager ?
Mehdi : Je vaisrépondre à ta question, mais laisse-moi juste reprendre un instant ton sujet duTTF, parce que c’est exactement ça. Il faut aussi noter qu’au-dessus du TTF, onrajoute la marge commerciale du distributeur, les taxes, et les frais dedistribution, puisqu’il faut acheminer le gaz jusqu’à l’industriel. Donc, quandon regarde le prix du gaz rendu chez l’industriel, si le TTF est à 35, le prixrendu est plutôt de 63 euros du mégawattheure : on est pratiquement sur undoublement du prix. Et ça, on n’en parle pas non plus. Dans les médias, onn’arrête pas de parler du prix du gaz TTF - 35, 45 euros du mégawattheure -alors que tu as évoqué les 300 euros de 2022, sans les marges de distributionni la marge commerciale. Il faut garder ça en tête. Il faut aussi savoir queles PME françaises ne payent pas du tout leur gaz 60 euros le mégawattheure :elles le payent plutôt 120 euros, parce qu’elles n’ont pas de pouvoir denégociation, qu’elles achètent de petits volumes, et qu’elles ne sont donc paslogées à la même enseigne qu’un gros consommateur. Pour revenir à ta question :aujourd’hui, si les industriels ne déploient pas cette solution massivement,c’est parce qu’ils ne la connaissent pas. Nous avons vraiment besoin de faireun travail de sensibilisation pour la rendre la plus visible possible. Ceux quifont cette démarche nous contactent, et nous réalisons des études avec eux.Aujourd’hui, nous avons plus d’une vingtaine de préliminaires en cours, et sion compte l’ensemble des clients, nous échangeons directement avec près d’unetrentaine d’industriels. C’est donc une solution qui va commencer à émerger,mais c’est toujours comme ça : dans l’industrie, il y a une grosse inertie audémarrage. Et les industriels ne sont pas des gens qui aiment prendre des risques: ils n’aiment pas être les premiers, mais ils aiment bien suivre ce quifonctionne.
Nicolas : Tout àfait, je n’en doute pas : l’amorçage est toujours le plus difficile. Trouverles investissements aussi, c’est ce que tu me disais.
Mehdi : Exactement.Aujourd’hui, ce que veulent les industriels, ce sont des contrats d’achatd’énergie : ils considèrent que produire de l’énergie n’est pas leur métier,donc ils préfèrent passer par ce type de contrat. Nous faisons financer noscentrales par des investisseurs tiers, qui financent la centrale ; nous, nousla construisons, l’exploitons, et vendons la chaleur sur le long terme. Cemodèle est aujourd’hui très intéressant : les investisseurs tiers,principalement des fonds d’infrastructure, ont une réelle appétence et uneréelle volonté de financer ce type d’infrastructure à terme, une fois notrepremière centrale construite. En réalité, le blocage se situe vraiment sur lefinancement de cette première centrale : elle est déjà signée, le client a signé,les pouvoirs publics ont octroyé des subventions pour ce premier projet, nousavons les assurances - elle est vraiment prête à construire. Il ne manque plusque la part privée de l’investissement pour pouvoir démarrer les travaux.
Timothée : Donc,dans les perspectives en cours, il y a quatre projets en développement, et unevingtaine de prospects, c’est ça ?
Mehdi : Nousavons un premier client signé, quatre projets en cours de développement, etplus d’une vingtaine en phase préliminaire. On a donc du pain sur la planchepour les mois à venir.
Timothée : Ilfaut maintenant livrer et installer ce premier projet, et montrer que çafonctionne, pour convaincre.
Mehdi : C’estplus qu’un prototype : la technologie est validée, les prototypes ont étéréalisés et validés par des laboratoires indépendants. Il faut maintenantdéployer la première centrale opérationnelle en conditions réellesd’utilisation. On ne parle même plus de pilote, mais bien d’une centralecommerciale en conditions réelles. Vous pouvez nous contacter suralto-solution.com - solution au singulier.
Timothée : Mercià toi, Mehdi, merci à toi, Nicolas, merci à vous de nous avoir écoutés. Quil’eût cru que derrière votre yaourt, votre t-shirt ou votre cachet d’aspirinese cache une flamme de gaz ? Que la moitié de l’énergie consommée parl’industrie ne sert ni à éclairer ni à faire tourner les machines, mais àchauffer ? Et qu’avec du soleil, du béton et des miroirs, une usine puisseconnaître sa facture d’énergie vingt-cinq ans à l’avance ? La prochaine fois,nous aurons la chance d’échanger avec Frédéric, qui revalorise l’urine enbiostimulant. Pour le moment, on ne vous en dit pas plus. Merci à vous, et à laprochaine !










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