Edito et présentation des invités
Timothée : Aujourd’hui, dans Qui l’eût cru, on va parler d’un déchet invisible : un fil, un tissu que l’on retire des moules et que l’on enfouit. On l’appelle le byssus de moule. On en jette près de 4500 tonnes chaque année en France. C’est un gisement immense mais totalement oublié, alors qu’on cherche partout des alternatives aux matières pétro-sourcées. Et si ce déchet devenait un matériau d’avenir ? Des isolants thermiques, des panneaux acoustiques, des textiles techniques… tout ça à partir d’un simple fil de moule.
Et franchement, qui l’eût cru ?
C’est le pari qu’a pris l’entreprise Bysco. Avec eux, le byssus devient une ressource industrielle performante, capable de rivaliser avec la pétrochimie. Et pour en parler, j’ai le plaisir d’accueillir Robin Maquet, ingénieur et président de l’entreprise. Bonjour, Robin. Et côté R3, j’ai le plaisir d’accueillir notre experte en ressources marines, spécialité moules-frites : Perrine Jegoux. Installez-vous confortablement et bonne écoute.
Parcours et fonctionnement de la solution
Timothée : Rebonjour, Robin. Petite question un peu traditionnelle avant de commencer. Un peu comprendre l’aventure entrepreneuriale derrière Bysco, comment on envient à s’intéresser au byssus ?
Robin : Ça date de quand j’étais en école d’ingénieur. J’ai fait mon alternance dans une écurie de course au large. J’étais co skipper sur un trimaran de 50 pieds qui fait la Route du Rhum, par exemple, donc des grandes courses comme ça. Et du coup, j’ai fait mon projet de fin d’études sur le bilan carbone du bateau. Les matières premières qu’on utilise pour fabriquer le bateau sont le poste du bilan carbone le plus émissif en CO₂.

Et donc, je me suis dit, à partir de là, que j’allais chercher des matériaux permettant de réduire le bilan carbone des bateaux de course. Comme je suis originaire de la baie du Mont Saint-Michel et comme tous les jeunes de la baie du Mont Saint-Michel qui se respectent quand j’étais jeune, j’avais travaillé sur les parcs à huîtres et les parcs à moules. Du coup, je connaissais cette fibre de byssus. J’ai fait des recherches bibliographiques, j’ai compris le potentiel de cette matière, et voilà, après, ça s’est enchaîné.
J’ai fait les premiers prototypes de structures textiles avec le byssus, je les ai caractérisés, et à partir de là, je me suis dit que j’allais monter une entreprise autour de ce scope 3, donc de ce déchet.
Timothée : On est en quelle année à peu près ?
Robin : On est en 2019 au moment de l’idée à peu près.
Timothée : Et entre l’idée et la première usine, il y a eu combien de temps ?
Robin : Alors déjà, entre l’idée et la création de l’entreprise, il y a eu deux ans, puisque l’entreprise a été créée en 2021. Et la première usine, si on veut, arrive en 2025 quand même. Avant, c’étaient juste des petits ateliers. On a commencé avec 60 m², puis 100 m². Et donc là, maintenant depuis 2025, on est sur un terrain de 3 000 m² avec 500 m² de bâtiment. Et en 2026, on déménage et on passe sur 6 000 m²de terrain, avec un bâtiment de 600 m² et un bâtiment de 150 m².
Timothée : Qu’est-ce qu’on y fait alors concrètement dans ces bâtiments ? Qu’est-ce que Bysco si tu devais nous résumer un peu la solution ?
Robin : En gros, nous, on est des créateurs de filière. On crée la filière de valorisation du byssus de moule, cette petite fibre qui sert aux moules à s’accrocher aux rochers, ce qu’on appelle parfois la barbe.
C’est la barbe de moule qu’on arrache avant de pouvoir manger les moules.
En fait, les producteurs de moules vendent des moules prêtes à cuire. Il y a donc deux types de moules : les moules traditionnelles, qui ont encore le byssus, et les moules PAC, pour prêtes à cuire.
Et donc, le byssus est arraché des moules. C’est ce coproduit de la mer, le byssus arraché, qui contient encore tout un tas de déchets: de la matière organique, des coquilles, etc.
"Nous, on a développé tout un process industriel qui permet d’isoler le byssus des autres éléments et de le sécher."
En gros, dans l’usine, qu’est-ce qu’on fait ? On lave, on sèche, et on transforme un déchet en matière première utilisable dans l’industrie. Voilà, un petit peu, ce qui se passe dans l’usine.
Timothée : Pourquoi c’est un enjeu d’autant plus important, l’idée sur le voilier au final s’est traduite par une nouvelle matière qui a des propriétés on verra tout à l’heure très intéressantes. Mais c’est vrai que dans le contexte géopolitique, on se dit de pouvoir posséder une ressource substitue à du pétrole, parce qu’on n’en a pas, c’est quand même un enjeu intéressant pour nous non ? En Europe ?
Robin : Oui, c’est sûr, on observe qu’on s’approprie des territoires pour leurs ressources. Et tout ça entraîne une raréfaction des matières premières.
Pour nos industries, ça se traduit par des augmentations des coûts d’achat des matières premières et par des délais de livraison qui sont parfois difficilement soutenables.
Finalement, on manque de souveraineté sur nos matières premières en Europe. Et le fait de dire que, nous, on a des gisements de matières premières disponibles sur nos territoires, avec des propriétés assez extraordinaires, et qu’on peut les utiliser dans l’industrie à condition de les raffiner, c’est essentiel.
Nous, on se positionne un peu comme une brique technologique entre le monde des déchets de la mer, aujourd’hui inutilisables, et l’industrie. En gros, c’est ça qu’on fait : on transforme des déchets en matières premières utilisables. Et pour l’Europe, c’est un véritable avantage compétitif, parce que ça nous apporte un peu plus de souveraineté sur nos matières premières.
Capsule expert #1
Timothée : Justement, on parlait de ressources marines. Perrine, quelle merveilleuse transition. Parce que justement, tu voulais nous parler des autres ressources marines et comment on en fait un peu un laboratoire d’innovation.
Perrine : Eh oui, qui l’eût cru ? L’océan pouvait être un véritable laboratoire d’innovation. Avez-vous déjà entendu parler de l’économie bleue ? Eh bien, je vais vous en parler un petit peu plus ici.
L’économie bleue, c’est la valorisation du milieu marin. Mais ce terme renvoie aussi à l’idée d’évaluer la nature, et ici l’océan, en termes économiques.
Cette idée d’économie bleue repose sur le principe selon lequel les mers et les océans offrent de nombreuses opportunités économiques qui peuvent et doivent être utilisées de manière durable, prioritairement pour protéger et conserver l’environnement marin, mais aussi pour promouvoir une économie pérenne dans le temps.
Les défis sont multiples, car les enjeux sont nombreux. Si on parle plus précisément des ressources, on peut les diviser en deux grandes catégories.
D’un côté, il y a les ressources matérielles. On parle par exemple de tout ce qui peut être extrait des fonds marins : des métaux, des hydrocarbures, du sable, des roches, qui alimentent de nombreuses industries, notamment dans le secteur numérique ou le bâtiment.
De l’autre côté, on trouve les ressources issues de la mytiliculture, de la conchyliculture et de la pêche. Là, on parle de poissons, de végétaux marins pour l’alimentation, mais aussi de ressources largement utilisées dans la santé ou la cosmétique.
D’ailleurs, un chiffre illustre bien cette tendance : les produits pharmaceutiques issus de la mer ont augmenté de 7,5%. On voit donc que c’est une ressource de plus en plus exploitée.
Il y a aussi tout un pan autour des énergies marines, l’éolien en mer, l’hydrolien basé sur les courants, ou encore l’énergie produite par les vagues. De nombreuses technologies existent déjà.
Et dans l’ensemble de ces ressources matérielles, on voit également émerger les biotechnologies marines.
Finalement, vous vous inscrivez pleinement dans ce scope 3, et on observe aujourd’hui une multiplication des innovations dans ce domaine, dont plusieurs ont déjà été présentées dans ce podcast, des solutions issues des algues, des huîtres, comme avec Cool Roof, ou encore Eranova pour les algues.
Et donc vous, avec le byssus…
Robin : Dans ce champ-là ? Oui. En fait, notre positionnement stratégique, par rapport à tout cet écosystème des biotechnologies marines que vous venez de décrire, est assez clair.
Nous, on veut se placer au centre de cet écosystème, avec un outil industriel capable de livrer tous les acteurs qui s’intéressent aux coproduits de la mer.

En gros, c’est ce que je disais tout à l’heure :aujourd’hui, on a des gisements dormants. Il y a plein d’innovations qui se créent dans tous les sens, mais elles ne passent pas à l’échelle, elles ne s’industrialisent pas.
Et la raison principale, c’est qu’on n’a pas accès à la ressource. Aujourd’hui, la plupart des innovations sont développées à partir de matières premières, et pas à partir de déchets.
Nous, on se positionne donc comme la brique technologique qui permet de transformer des déchets en matières premières utilisables.
Ce sont des innovations qui pourront se réaliser chez nous demain. Et on a vraiment cette vision industrielle : réduire les coûts, rendre ces matières premières compétitives, et faire en sorte que leur utilisation devienne une habitude, et non plus une exception.
Timothée : Et que ce soit industrialisable, pour le coup est accessible. Peut-être Perrine, tu avais parlé pas mal de ces ressources matérielles dans l’économie bleue, mais quand on parle de l’économie bleue, moi je pense aussi à tout ce qui est tourisme, tout ce qui est loisirs autour de l’océan, des plages.
Perrine : Oui, c’est ça. Là, on est plutôt sur le côté immatériel associé à l’économie bleue.
Ça va être toute l’économie liée aux services rendus par la nature : le tourisme, la recherche, la collecte de données, mais aussi tout ce qui touche à l’éducation, à la culture, et à plein d’autres thématiques qu’on a souvent tendance à oublier quand on parle de cette économie là.
Et il ne faut pas perdre de vue que toutes ces extractions et tous ces impacts ont un coût environnemental associé.
Si je vous rappelle quelques chiffres, il y en a un qui m’a particulièrement marquée : aujourd’hui, 40% des océans sont déjà lourdement affectés par l’activité humaine. C’est une donnée issue des Nations unies, via les organismes de conservation de la nature.
Cela est lié notamment aux dérèglements climatiques, aux pollutions qu’elles soient plastiques ou liées aux métaux mais aussi à l’exploitation des fonds marins, aux pratiques de pêche et d’aquaculture intensive, ainsi qu’à l’augmentation du trafic de fret maritime, qui a également un impact important.
Tout cela inquiète fortement les chercheurs. On constate par exemple une hausse du niveau marin de 23 cm, ainsi que des records de température des eaux qui ont été observés ces dernières années.
Et pourtant, malgré ces constats très alarmants, on observe que le cadre réglementaire peine à se mettre en place. C’est quelque chose de difficile à structurer et à faire appliquer.
Par exemple, l’association Bloom, que nous avions déjà accueillie dans ce podcast, souligne régulièrement que les aires marines dites protégées le sont, en réalité, très peu. Selon elle, en France, le niveau réel de protection serait de 0,05%, contre les 30% annoncés par le gouvernement.
Et pour finir, je voulais rappeler que le milieu marin, et les océans, jouent un rôle absolument fondamental dans notre environnement. Leur super-pouvoir, c’est de capter environ 25% du CO₂ anthropique généré par l’activité humaine.
Ils absorbent également une grande partie des excédents de chaleur planétaires. En ce sens, l’océan est notre véritable thermostat climatique mondial. Et donc, forcément, ça amène une réflexion de fond.
Alors Robin, la vraie question pour conclure : selon toi, est-ce que l’innovation autour des biotechnologies marines, l’innovation bleue, et la protection du monde marin sont deux choses compatibles?
Robin : Pour moi, ce sont deux choses complètement compatibles, et même qui se tirent vers le haut l’une et l’autre.
Par exemple, nous, on lance en ce moment un projet pour étudier les gisements : leur disponibilité, leurs singularités, et surtout leurs performances techniques.
Derrière cette idée de singularité, l’objectif, c’est de leur donner une trajectoire, donc de leur trouver un modèle économique.
Quand on étudie des gisements, on veut s’assurer qu’on investit dans quelque chose de durable, c’est-à-dire des ressources qu’on pourra approvisionner sur le long terme. Parce que derrière, ce sont des CAPEX, des investissements industriels lourds, qui coûtent cher et qu’il faut amortir dans le temps.
Donc, concrètement, on investit dans des gisements qui durent.
Et dans ce cadre-là, on a lancé une étude sur l’impact du réchauffement climatique sur la pérennité des gisements. Ça veut dire qu’on travaille avec des laboratoires partenaires pour analyser l’influence du changement climatique sur ces ressources, dans une logique de bioéconomie et de coproduits de la mer.
En fait, on documente scientifiquement l’évolution des risques liés à la ressource.
Et ça permet en tout cas de mon point de vue de donner une trajectoire claire aux opérateurs de la mer, que ce soit nous, mais aussi les producteurs, sur les bonnes pratiques à adopter et sur la manière dont on doit se comporter pour que, finalement, les gisements durent le plus longtemps possible.
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Faciliter le passage à l’action
Timothée : Je voulais poser une question maintenant d’un point de vue plus client qui nous écoute et qui se dit, moi peut-être que ça m’intéresse d’intégrer dans mon procédé de fabrication, dans mes produits du byssus de moule. Je n’en avais même pas conscience. Aujourd’hui, vos principaux produits, c’est quoi aujourd’hui d’utilisation ?
Robin : Du coup, nous, on a commencé avec le byssus de moule. C’est notre premier flux, le premier gisement qu’on valorise.
Le byssus de moule, quelles sont ses singularités ?C’est un matériau très performant dans la dissipation de l’énergie.
Aujourd’hui, on a trois gammes de produits.
La première, c’est la gamme Bysco Plaque. Ce sont des panneaux d’absorption acoustique et d’isolation thermique, sous forme de plaques.
Ensuite, on a les matériaux Bysco Flex. Ce sont des matériaux un peu moins performants, mais aussi moins chers, vendus sous forme de rouleaux. Ils sont souples, ce qui permet d’isoler des formes complexes. Comme le matériau est souple, il se drape plus facilement.
La troisième gamme est un peu différente : c’est la gamme Bysco Poudre. Là, on produit des poudres techniques à partir du byssus, utilisées comme charges dans l’industrie de la plasturgie, principalement aujourd’hui.
Les gammes Bysco Plaque et Bysco Flex sont des textiles non tissés.
Les performances clés de ces matériaux sont l’absorption acoustique, l’isolation thermique et la résistance au feu.
Typiquement, nos clients les utilisent pour améliorer l’acoustique d’une salle, ou pour des applications d’isolation dans différents environnements.
Timothée : Mais du coup, pour bien comprendre vos clients, quel type de clients ?C’est des industriels ? Ce sont des distributeurs ? Parce que vous, quand vous dites sur le Bysco… plaque ? C’est vous qui faites la plaque où vous produisez la matière qu’ensuite l’industriel va transformer en plaque ?
Robin : Alors nous, on produit la matière première. Autour de nous, on a tout un écosystème d’industriels. On les appelle des façonniers.
Concrètement, ça veut dire qu’on confie notre matière première à des industriels qui disposent déjà des lignes de transformation. Et ce sont eux qui transforment cette matière première en produits de scope 3, utilisables directement par l’industrie.
Timothée : Donc, vous, c’est plutôt l’industriel qui vient vous voir, votre client ?
Robin : Alors, ce ne sont pas nos clients, ce sont nos façonniers.
Timothée : Vos façonniers. Après, qui est pour produire à vos clients ?
Robin : C’est ça. En gros, comment ça fonctionne ?
On commence par l’approvisionnement. Il y a toute une brique logistique de collecte des matières. Ces matières arrivent chez nous, on les transforme pour en faire une matière première utilisable par l’industrie.
Ensuite, cette matière première part soit directement chez nos clients, soit chez des façonniers.
Aujourd’hui, comme les marchés sont encore émergents, on envoie la majorité de nos matières premières chez des façonniers, qui les transforment en textiles non tissés d’isolation thermique et d’absorption acoustique.
Et de notre côté, on distribue ces matériaux, fabriqués par des industriels partenaires.
Timothée : À la demande du coût de client final.
Robin : C’est ça. Donc en gros quand nous on prend des commandes, on a un stock de matières premières, on l’envoie chez l’industriel, l’industriel transforme et il livre notre client.

Timothée : Et donc en particulier aujourd’hui c’est compliqué, j’ai un projet de rénovation d’un bien immobilier qui a besoin de tout faire. Si je veux l’isoler, je ne peux pas forcément passer par vous, c’est plutôt professionnel.
Robin : Alors nous, on travaille exclusivement en B2B.
Quand il y a des projets de particuliers, on répond bien sûr, on est très cordiaux. Et si quelqu’un veut faire un peu de doit yourself, par exemple pour réaliser ses travaux lui-même, ça peut arriver.
On a parfois des personnes qui nous contactent pour des projets de rénovation de vans aménagés, parce qu’elles ont un projet de voyage. Dans ce cas-là, si elles veulent acheter des plaques isolantes pour isoler leur van, on peut leur vendre, généralement en gros.
Mais globalement, ce n’est pas notre stratégie commerciale.
« Notre cœur d’activité, c’est le B2B, et on s’adresse avant tout à des industriels. »
Timothée : Si on prend un exemple de produit, peut-être la plaque isolante, en termes d’impact par rapport à une plaque isolante classique, est-ce que vous avez réussi un peu à mesurer les impacts ?
Robin : On a réalisé une ACV dans le cadre d’un projet qui s’appelle Gemstone+. On a obtenu les résultats de cette ACV, et il se trouve que les émissions de CO₂ sont principalement liées au liant qu’on utilise pour fabriquer le matériau.
Du coup, on a lancé un nouveau projet, un projet d’écoconception, qui vise à supprimer ce liant. L’objectif, c’est de travailler sur 60% de nos émissions.
En fait, on est vraiment dans une démarche d’amélioration continue, y compris sur l’analyse du cycle de vie. Aujourd’hui, on est aussi en discussion avec l’ADEME pour mettre en place un modèle d’ACV organisationnel chez nous.
L’idée, c’est qu’on fonctionne un peu comme avec nos KPI d’entreprise, à tout moment, on sait quel est notre chiffre d’affaires, notre capacité de production, notre niveau de stock.
Et là, on est en train d’ajouter un nouvel indicateur : être capable de dire, à chaque instant, quelles sont nos émissions de CO₂ équivalent.
On est en train de mettre tout ça en place alors qu’on est encore aux prémices. On a démarré notre phase d’industrialisation en 2025, donc on est vraiment au début.
Et pourtant, rien qu’avec les premières études, qui seront encore largement améliorées quand on augmentera les volumes de production, on est déjà meilleurs que certains isolants concurrents.
Timothée : Aujourd’hui, en termes d’accessibilité prix, comment vous placez le marché sur les trois produits ? On n’a peut-être pas le temps d’aller sur les trois, mais on est un peu plus cher, on est isoprix. Quelqu’un qui voudrait peut-être intégrer cette technologie, qu’est-ce qu’on peut vous dire sur ce côté coût ?
Robin : En gros, on reste aujourd’hui sur un matériau premium. La stratégie, c’est d’abaisser drastiquement les coûts de revient grâce à l’industrialisation, donc le prix va évoluer avec le temps.
Mais au lancement, on assume clairement un positionnement premium, et nos performances nous permettent de le faire.
Sur le marché de l’absorption acoustique, par exemple, le principal compétiteur, c’est la mousse mélamine, un matériau très, très cher.
Aujourd’hui, on est à isoprix, avec des performances techniques équivalentes. On est peut-être très légèrement plus chers, mais on apporte en plus une dimension environnementale forte, avec une réduction des émissions de CO₂ associées au matériau. Et c’est ça, finalement, notre différenciation.
Timothée : Et j’avais lu en préparant l’interview que votre procès de transformation vous disait de l’eau de mer.
Robin : Ouais. En gros, on a des infrastructures directement connectées à la mer.
Ça veut dire qu’on pompe de l’eau de mer, qu’on utilise comme eau de lavage dans nos process. Ces eaux de lavage passent ensuite dans un filtre à sable, puis dans un traitement UV pour éliminer les bactéries.
Et après, on renvoie l’eau à la mer. Concrètement, on pompe de l’eau de mer et on la rejette plus propre que celle qu’on a initialement collectée.
Capsule expert #2
Timothée : Il faut se baigner à côté de votre usine. Il faudra que vous nous disiez où est située l’usine, parce que j’ai vu les taux de pollution sur certaines plages de Bretagne… et ce n’est pas formidable.
Sans transition, Perrine, justement, gardons un pied dans le milieu marin, mais en parlant un peu des super-pouvoirs que peuvent avoir les moules, j’imagine.
Perrine : Mais oui, il y a d’autres super-pouvoirs apportés par l’univers marin. C’est l’inspiration offerte par ces écosystèmes et les espèces qui les habitent. Et là, je vais vous parler de biomimétisme marin.
Je vous préviens : ça risque de vous débloquer une nouvelle passion, parce que c’est un champ infini d’inspiration.
La démarche est à la fois simple et géniale : observer le vivant marin pour imaginer des technologies, des matériaux ou des sources d’énergie plus propres et plus efficaces.
Sous l’eau, c’est un véritable trésor d’idées qui nous attend. Et voici quelques exemples.
Alors, qui l’eût cru ? Les tentacules de poulpe ont inspiré un bras robotique médical capable de se plier, de se faufiler, puis de se rigidifier. Résultat : un meilleur accès aux zones délicates du corps humain et moins de lésions des organes. Qui l’eût cru ?
Autre exemple, encore un qui l’eût cru : en s’inspirant du déplacement de la coquille Saint-Jacques, des chercheurs ont conçu un micro-robot, sans moteur ni batterie, capable d’embarquer des dispositifs et de circuler dans le système sanguin.
Et un dernier pour la route qui l’eût cru ! La moule s’accroche en eau salée grâce à son fameux byssus, tu le sais très bien. Cette propriété a permis de développer des adhésifs ultra-résistants à l’eau, utilisés notamment dans des applications médicales ou d’ingénierie.
Finalement, toutes ces propriétés du vivant marin sont réutilisées dans des domaines très variés. Et ça montre à quel point la nature est une incroyable source d’innovation.
Timothée : Et du coup, dans tes recherches coquillages après tes repas moules frites, au-delà de la super colle, tu as identifié d’autres super pouvoirs ?
Perrine : Oui, comme de nombreux végétaux, mais aussi comme certains organismes marins, la moule, qui est un mollusque bivalve, a la faculté de filtrer l’eau.
Chaque jour, ce sont plusieurs litres d’eau qui sont filtrés par son organisme, retenant au passage non seulement des nutriments et de l’oxygène, mais aussi des polluants, comme des bactéries nuisibles ou des produits chimiques toxiques.
Pour les chercheurs, la moule représente donc un excellent outil de suivi de la qualité de l’eau. C’est un indicateur très précieux de l’état des milieux marins.
On en parlait justement juste avant, avec le fait que vous utilisez de l’eau de mer dans vos process. J’imagine qu’il y a pas mal de passerelles et de réflexions communes autour de ces sujets.
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On s’engage !
Timothée : On mettra des moules à la sortie de l’usine pour vérifier. Merci Perrine pour ces informations très qui l’eût cru. Peut-être pour terminer, on voulait un peu comprendre les perspectives. Du coup, aujourd’hui, on a bien compris ce que vous faites, mais qu’est-ce que vous voulez être ?
Robin : Eh bien oui, vous avez compris. Aujourd’hui, on démarre avec un premier flux, le byssus de moule, mais on ne va clairement pas s’arrêter là. Notre objectif est de nous placer au cœur de ces écosystèmes. Des coproduits de la mer, il en existe beaucoup. L’idée est d’identifier leur singularité, de leur donner une trajectoire, puis de les industrialiser.
Concrètement, nous allons monter une bioraffinerie marine multi flux, la première bioraffinerie marine d’Europe, dans laquelle nous collecterons différents coproduits, principalement des coquilles, des algues et le byssus avec lequel nous avons commencé. Ces coproduits seront raffinés pour devenir des matières premières destinées aux industries.

Notre objectif est de réduire les coûts de ces matières premières grâce à l’industrialisation et à des infrastructures de grande capacité, capables de manutentionner de gros volumes. Cela permettra de mettre ces matières en abondance sur les marchés, à des tarifs extrêmement compétitifs, notamment face aux matériaux standards comme les plastiques, aujourd’hui très largement utilisés dans l’industrie.
La feuille de route est claire, une première étape autour du byssus, une deuxième étape avec la bioraffinerie marine, puis une troisième étape qui consiste à dupliquer ce modèle à l’échelle européenne. Les gisements de coproduits marins disponibles en Europe sont importants ; notre ambition est d’en valoriser environ 30%, grâce à quatre bioraffineries réparties sur le continent, implantées sur les gisements les plus pertinents.
Voilà, en quelques mots, la vision long terme de ce que nous voulons devenir.
Timothée : En Europe du coup on n’a peut-être pas de pétrole mais on a plein de déchets marins, donc ça il va falloir qu’on arrive à les exploiter. Aujourd’hui comment on peut vous aider ? Vous recherchez des clients, j’imagine, de l’argent, des salariés ?
Robin : Un peu tout ça en même temps.
Sur la partie financement, on en cherche toujours, surtout pour une entreprise industrielle capitalistique comme la nôtre. On a besoin de financer des infrastructures pour atteindre des points de rentabilité. On travaille donc sur des levées de fonds, à la fois privées et publiques : equity, dette et financements publics via des subventions. Mais globalement, ça suit son cours et on se débrouille plutôt bien sur ce sujet.
Sur la partie clients, évidemment, on est toujours à la recherche de nouveaux clients. On cherche aussi des partenariats avec des acteurs qui ont envie de travailler avec nous pour donner une trajectoire à ces coproduits de la mer. Concrètement, ça veut dire co-construire et intégrer ces matériaux dans les chaînes de production des industriels européens. Ce sont des partenariats très intéressants et structurants.
Et d’un point de vue RH, on recherche bien sûr toujours des talents, mais on a déjà réussi à constituer une belle équipe, avec des personnes extrêmement motivées. Aujourd’hui, on a vraiment toutes les cartes en main pour faire de cette aventure un franc succès.
L’entreprise a été créée ici, et l’usine est implantée en Bretagne Nord, parce que c’est là qu’on trouve les plus gros gisements de coproduits de la mer. On est donc organisés sur deux territoires, la partie commerciale, plutôt basée à Nantes, et la partie exploitation industrielle, en Bretagne.
Capsule expert #3
Timothée : Perrine, pour terminer, vous voulez qu’on prenne un peu le stodbag, qu’on aille faire nos courses pour acheter des produits de la mer, mais pas n’importe comment ?
Perrine : Eh oui, ce n’est pas évident de s’y retrouver parmi tous ces produits de la mer et toutes les bonnes pratiques. Du coup, je vous ai préparé un petit listing de recommandations pour consommer de façon plus responsable.
La première chose, c’est de choisir des poissons pêchés ou élevés selon des méthodes à moindre impact sur les écosystèmes marins.
Pour l’aquaculture, par exemple, il vaut mieux privilégier une aquaculture biologique.
Pour tout ce qui concerne la pêche, il faut être vigilant. Chez votre poissonnier, vous pouvez vérifier si le poisson a été pêché à la ligne ou à la main, des méthodes généralement plus respectueuses.
Petite vigilance aussi sur certains labels, notamment le label MSC, qui est régulièrement critiqué par des ONG le jugeant pas assez ambitieux. Ce sont des démarches qui vont dans le bon sens, mais qui n’avancent peut-être pas assez vite.
Concernant les poissons d’élevage, il est recommandé de privilégier les espèces dites pacifiques, ou celles qui nécessitent peu de poissons dans leur alimentation. À l’inverse, il vaut mieux éviter les poissons prédateurs d’élevage, comme la dorade ou le bar, car leur production repose sur l’utilisation de poissons sauvages, ce qui accentue la pression sur les populations marines.
Il existe aussi des recommandations liées à la taille des poissons. Plus un poisson est grand, plus il a tendance à accumuler des métaux lourds dans sa chair, que l’on retrouve ensuite dans notre alimentation.
C’est notamment le cas du thon, pour lequel il est conseillé de limiter la fréquence de consommation.
Enfin, concernant les moules, le WWF recommande qu’elles proviennent uniquement de France, d’Espagne ou de la Méditerranée, et qu’elles soient issues d’une aquaculture en suspension, sur cordes ou sur pieux, en évitant les autres zones de production.
La pêche à la moule, est-ce que tu partages ces recommandations du WWF ?
Robin : Je ne peux que partager cet avis, puisque le byssus avec lequel on s’approvisionne aujourd’hui correspond exactement à ce que vous venez de décrire.
Moi, je recommande clairement la moule de bouchot AOP de la baie du Mont-Saint-Michel. C’est là-bas que nous sommes installés, c’est là-bas que nous captons la ressource.
Ça veut dire que l’eau est souvent renouvelée, qu’elle est propre, et que les moules grandissent dans des conditions excellentes. Donc je ne peux que recommander la moule de bouchot AOP issue de ce territoire.
Du côté de l’Espagne, ce sont aussi de très bonnes moules. Et plus précisément, celles sur lesquelles on travaille aujourd’hui, ce sont les moules de Galice.
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