Edito et présentation des invités
Timothée : Aujourd’hui, dans Qui l’eût cru, on va essayer d’apporter un peu de clarté sur les sujets de la migration et de l’inclusion. Ils et elles sont des milliers à arriver chaque année en France avec une simple envie, reprendre une vie, un métier et se faire une place dans la société. Et pourtant, ce n’est pas simple. Un an après l’obtention de leur statut, seuls 42% d’entre eux trouvent un emploi, non pas faute de compétences, non pas faute de motivation, mais par manque de portes ouvertes. Alors même que 8 métiers sur 10 en France manquent de main-d’œuvre.
Et parce qu’il s’agit avant tout de permettre à chacun et chacune de contribuer, d’être reconnu comme membre à part entière de la société, une association historique lyonnaise essaie de changer la donne, Weavers. Elle propose des formations construites avec les entreprises, des stages rémunérés, ainsi que des programmes pour s’orienter et retrouver confiance sur le marché de l’emploi, avec des résultats très prometteurs. Plus de 2 000 personnes accompagnées, 75% en emploi six mois après leur formation, et une méthode qui essaime partout en France grâce à leur franchise sociale.
Et cela, qui l’eût cru ?
Et pour en parler, j’ai le plaisir d’accueillir Flora Vidal-Maron, fondatrice et présidente de Weavers. Bonjour Flora et bienvenue.
Et côté experte, et pour la seconde fois dans Qui l’eût cru, elle cultive autant les sols que les solidarités, c’est notre consultante agronome en chef, Marie Goujon. Bienvenue dans Qui l’eût cru et bonne écoute.
Parcours et fonctionnement de la solution
Timothée : Avant de rentrer dans le détail de l’association Weavers, j’aurais bien aimé que tu nous racontes comment, à 21 ou 22 ans, une étudiante s’est intéressée à un sujet aussi complexe que celui de l’exil, de l’immigration et des réfugiés.
Flora : Eh bien oui, il y a des étudiants conscients de leur environnement, et en tout cas, moi, j’en faisais partie. J’ai aussi été, je pense, beaucoup sensibilisée dès mon enfance, parce que j’ai une famille qui travaille dans le social. J’étais donc sans doute plus au fait que la moyenne des inégalités qui peuvent exister dans notre société.
Et puis, j’ai beaucoup voyagé à l’étranger, notamment à Istanbul, en pleine crise des réfugiés syriens. J’y ai observé très concrètement les questions d’accueil, mais aussi l’instrumentalisation politique du sujet migratoire. Dès 2014, en Turquie, j’ai pu voir comment Erdoğan utilisait les réfugiés syriens comme un outil politique auprès de sa propre population.
À cette époque, je m’étais dit que ce serait l’un des grands sujets de ma génération. Et c’est en rentrant en France que j’ai eu envie d’agir à mon échelle, notamment sur la question de l’inclusion des personnes exilées.
Timothée : Et là, qu’est-ce que tu t’es dit du coup en rentrant ? T’as fait quoi à ton petit benchmark de ce qui se faisait en France ?
Flora : Évidemment, à cette époque c’était en 2015 je me suis rendu compte qu’il y avait très peu de structures qui agissaient pour ce public. Et celles qui le faisaient étaient souvent des structures en délégation de service public, dépendantes à 100% des fonds de l’État.
Cette dépendance faisait qu’elles ne pouvaient pas vraiment porter de plaidoyer, ni interpeller les politiques publiques, puisqu’elles dépendaient directement de l’État. Je me suis alors dit qu’il y avait tout à faire sur ce sujet à la fois en termes de solutions d’inclusion, mais aussi de structuration de la filière.
Autrement dit, comment on accueille ces personnes et comment on se structure collectivement pour le faire en France.

Timothée : Donc là, on est en 2015, tu es encore étudiante et là tu te dis, tu lances un projet.
Flora : Au début, c’est très intuitif. Il s’agit de créer la rencontre entre des personnes exilées et des personnes locales, à travers des passions communes. Au départ, c’est la couture, parce que c’est ce que nous disent les personnes, elles souhaitent coudre. On met donc à leur disposition des machines à coudre, et ce sont les personnes exilées qui apprennent à coudre aux Français, puisque les Français ne savent plus vraiment travailler de leurs mains.
Et c’est là, au contact de ce public, que je me suis rendue compte que ces personnes étaient exclues de tout de l’information, de la formation, de l’emploi. Et que l’emploi, via la formation, était l’un des principaux déterminants de leur intégration durable.
D’où la création de l’école Weavers et de programmes dédiés, spécifiquement pensés pour eux, afin qu’ils puissent avoir accès à l’emploi, tout simplement.
Timothée : Weavers, c’est une association loi 1901, qui contribue ou a pour mission.
Flora : Qui œuvre pour l’inclusion des personnes exilées. Nous agissons à travers l’accès aux liens sociaux, en créant des mises en relation entre personnes exilées et personnes locales, mais aussi à travers la formation et les mises en emploi, grâce à nos partenaires employeurs.
Nous sommes donc une association, mais nous avons également un outil dédié, un organisme de formation, qui permet d’accompagner les personnes tout au long de leur parcours de formation.
Timothée : Si on peut revenir sur le terme exilé, qu’est-ce que tu mets derrières ?
Flora : En gros, il s’agit de toute personne ayant vécu un parcours d’exil, donc toute personne non née en France, toute personne étrangère qui souhaite accéder à une vie durable en France, et qui choisit de le faire à travers son intégration par le travail.
Timothée : Un écosystème, c’est ça, de structure ? Qu’est-ce que vous proposez concrètement comme solution ?
Flora : Nous intervenons une fois que les personnes ont obtenu leur statut, donc avec une autorisation de travail. À partir de là, nous leur proposons des formations en français, en numérique, en employabilité et en développement personnel, ainsi que des formations métiers. Nous travaillons aujourd’hui sur dix secteurs d’activité.
Nous proposons également une programmation culturelle, des programmes de mentorat, ainsi qu’un accompagnement individuel pour lever les freins périphériques à l’emploi. Tous les éléments qui peuvent faire barrière au retour à l’emploi, comme le logement, la garde d’enfants, etc.
C’est cet accompagnement global et personnalisé qui permet d’accélérer l’inclusion économique des personnes. Résultat : six mois après la fin de nos formations, dans 75% des cas, les personnes accèdent à un emploi.
Timothée : Formation, c’est en physique, en ligne, comment ça…
Flora : En présentiel, cela se fait dans nos cinq antennes : Lyon, Annecy, Grenoble, Marseille et Chalon-sur-Saône. Ce sont des formations inscrites dans le cadre de la formation professionnelle pour adultes en France. Elles sont soit régies par les Régions, soit par France Travail.
Ce sont des formations à temps plein, nous voyons les personnes 35 heures par semaine. Les parcours alternent entre des sessions de formation, des stages ou de l’alternance, puis une mise en emploi chez des employeurs partenaires.
Timothée : Et comment vous trouvez ces personnes ? C’est elles qui vous trouvent ? C’est vous qui aller les chercher ?
Flora : Un peu des deux. Il y a tout un réseau autour de ces personnes. Notre principal prescripteur, c’est France Travail, tout simplement. Et bien sûr, l’ensemble des associations qui vont soit les héberger, soit les accompagner dans l’accès aux droits.
Et c’est à peu près le même écosystème sur chaque territoire.
Capsule Expert #1
Timothée : Peut-être, Marie, tu voulais un peu casser les idées reçues. Est-ce que tu peux nous dire un petit peu, c’est quoi le contexte, le vrai contexte migratoire en France ?
Marie : Oui, parce que lorsqu’on regarde les chiffres, le contexte migratoire en France est assez différent des discours qui circulent. D’abord, un chiffre simple : selon l’INSEE, 8,9 millions de personnes vivant en France sont nées à l’étranger. Cela représente environ 13% de la population, un chiffre comparable à la moyenne européenne.
On est très loin de pays comme la Suisse, où cela représente environ 30% de la population, ou la Suède, autour de 20%, toujours selon les chiffres de l’INSEE.
En France, 331 000 immigrés sont entrés sur le territoire en 2022. Pour rappel, selon la définition du Haut Conseil à l’intégration, un immigré est une personne née à l’étranger et résidant en France. Cette qualité est permanente, un individu continue d’appartenir à la population immigrée, même s’il ou elle devient française par acquisition.
Parmi ces 331 000 immigrés, près de 40% viennent d’Europe et 35% d’Afrique. Les trois premiers pays d’origine sont fortement liés au contexte géopolitique actuel et passé : l’Ukraine, l’Algérie et le Maroc, toujours selon l’INSEE.
Timothée : D’après ce que moi j’ai compris, c’est que les déplacements se font surtout dans les pays voisins au final.
Marie : Oui, effectivement. À l’échelle mondiale, les trajectoires migratoires sont très souvent locales. Selon Oxfam, parmi les 117 millions de personnes déplacées en 2020, 69% se sont installées dans un pays voisin et 75% dans un pays au même niveau de revenu.
Ce sont donc essentiellement les pays limitrophes, souvent à revenu faible ou intermédiaire, qui assument l’essentiel de l’accueil.
"Par exemple, on compte 5,6 millions de réfugiés syriens dans le monde. Et 4,6 millions d’entre eux sont accueillis dans les pays voisins du Moyen-Orient, d’après le CNR."
Timothée : Et en Europe, c’est quel en accueille le plus ?
Marie : En tout cas, en Europe, la France n’est pas parmi les pays qui accueillent le plus. L’Allemagne, c’est vraiment le premier pays d’accueil et il a enregistré 2,1 millions d’arrivées en 2022. La France est la troisième avec environ 400 000, soit quatre fois moins que son voisin, ce qui est quand même assez énorme.
Flora : Je me permets de compléter, la France, rapportée à sa population, est le douzième pays européen en matière d’accueil de personnes étrangères. On ne nous ment pas, mais on ne parle presque jamais des faits. Le sujet migratoire est le plus souvent traité comme une opinion, et non comme une réalité factuelle.
Être pour ou contre l’immigration ne change rien, les personnes continueront de migrer, parce que c’est tout simplement l’histoire de l’humanité.
Marie : On fait donc face non pas à une hausse massive des arrivées, mais plutôt à une crise de l’accueil, la précarité, le manque de dispositifs et d’intégration. Le manque de procédures, etc. Ce qui peut être un terrain idéal pour la désinformation.
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Faciliter le passage à l’action
Timothée : Merci Marie. Un terrain peut être idéal pour la désinformation, en effet, mais qui devient aussi le terrain de jeu de Weavers.
Et vous, face à ce constat qui est bien réel et qui peut avoir des impacts très positifs pour la société si je suis une entreprise, comment je fais ? Souvent, j’imagine que si une entreprise souhaite travailler sur le sujet de l’insertion, c’est aussi parce qu’elle rencontre des difficultés de recrutement, ou en tout cas un manque de main-d’œuvre.
Concrètement, comment une entreprise peut-elle travailler avec votre association ?
Flora : Évidemment, nous sommes une association engagée, mais surtout des porteurs de solutions. Concrètement, nous faisons correspondre les besoins de recrutement d’une entreprise sur un territoire avec les aspirations professionnelles de personnes exilées.
On commence par un premier entretien avec l’entreprise pour comprendre les besoins en main-d’œuvre, les profils de poste, le nombre de recrutements et les délais. Ensuite, nous mettons en place des programmes de formation dédiés à l’entreprise, souvent financés par France Travail.
De notre côté, nous nous chargeons d’identifier, de former les personnes, puis de les présenter à l’entreprise à l’issue de la formation. C’est finalement assez simple. Et, en réalité, nous n’avons rien inventé : ce sont des outils qui existent, qui existeront encore après nous, et qui permettent tout simplement de former des personnes pour intégrer une entreprise.
Timothée : Est-ce que pour chaque demande de client, vous créez des formations spécifiques ?
Flora : Oui, ensuite, les parcours sont regroupés selon les postes. Là où nous avons le plus d’expérience, c’est notamment sur des métiers comme la cuisine ou le service. Le plus souvent, cela concerne l’hôtellerie-restauration.
Mais nous savons aussi nous adapter. Par exemple, sur le numérique, nous formons les personnes aux applications de commande propres à chaque restaurant. On s’adapte vraiment aux besoins de l’employeur, même si les grandes lignes restent les mêmes, car sur un profil type, les compétences attendues sont finalement assez similaires.
Timothée : Est-ce que tu peux détailler un peu ces différents secteurs d’activité aujourd’hui que vous intervenez ?
Flora : Du coup, hôtellerie, restauration, service, ça fait déjà beaucoup de postes. Il y a aussi l’industrie, le service à la personne, le BTP. On a également travaillé sur le textile, même si on en fait beaucoup moins aujourd’hui.
Dans le textile, on intervenait notamment sur des postes dont vous n’avez probablement jamais entendu parler, comme roulottier. Ce sont en fait des fournisseurs des grandes marques de luxe, très implantés notamment en Rhône-Alpes, là où nous avons le plus d’antennes et d’apprenants.
On intervient donc sur l’ensemble des métiers en tension. Tout dépend des opportunités que l’on saisit et des rencontres que l’on fait avec le monde économique sur chaque territoire, mais aussi des périodes.
Par exemple, l’hôtellerie-restauration nous a énormément occupés entre 2022 et 2024, notamment en amont des Jeux olympiques. Aujourd’hui, on observe un essoufflement du secteur, avec beaucoup moins de besoins qu’avant. On se diversifie donc vers d’autres secteurs, comme la logistique.
Timothée : Est-ce que vous proposez des formations en interne ? entre entreprises, une formation ou s’ils sont plusieurs à être formés sur le même métier ?

Flora : Nous proposons à l’ensemble des personnes qui vont rejoindre les équipes qu’il s’agisse de futurs collègues ou de managers de nos apprenants des temps de sensibilisation, qu’est-ce que l’exil, comment recruter autrement et comment manager autrement.
Côté entreprise, concrètement, plus une entreprise est grande et structurée du point de vue RH, plus il est facile de mettre en place ce type de formations. Cela fonctionne donc très bien avec les grands groupes. Nous travaillons aussi avec des TPE, par exemple des restaurateurs indépendants, mais ils ont souvent peu de temps, ce qui rend la mise en place de formations plus compliquée.
Pour nous, il est néanmoins primordial que les entreprises se forment, car il existe encore beaucoup d’idées reçues. Cela dit, il y a aussi des situations où, même sans formation formelle, les choses se passent très bien, simplement par bon sens.
Notre objectif est d’impulser un changement de regard. Et ce changement de regard, au-delà de la rencontre, passe aussi par le fait de remettre les faits au centre et de donner les bons éléments de langage.
Timothée : Vous avez certainement un vivier de personnes déjà formées. Que pouvez-vous directement intégrer dans l’entreprise, comment ça fonctionne ?
Flora : On est sur des projets d’environ six mois. Par exemple, si une entreprise a besoin de huit commis de cuisine pour la saison estivale 2026, disons à partir de juin 2026, il faut mettre en place dès maintenant un programme de formation et de recrutement.
Cela nous permet de former les personnes en amont et de les mettre en emploi au bon moment, en juin. C’est comme ça que ça fonctionne, on est vraiment sur une logique de GPEEC.
Timothée : Une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences. Mais, vous ne formez quelqu’un que si derrière, vous avez un débouché.
Flora : Dans 70% des cas, oui, parce que c’est notre modèle économique qui nous y contraint. Concrètement, nous sommes rémunérés par France Travail en fonction du nombre de promesses d’embauche que nous parvenons à signer avec les employeurs.
Cette promesse d’embauche nous permet ensuite d’obtenir un taux horaire par personne formée et par heure de formation. C’est comme cela que fonctionne notre modèle.
Évidemment, il existe aussi d’autres typologies de formation, des marchés publics, des CAP, etc. Dans ces cas-là, il n’y a pas toujours un emploi ciblé à la clé à la fin du parcours. Ce sont donc d’autres modèles.
Mais comme notre objectif est d’apporter une réponse concrète et efficace, nous privilégions autant que possible le modèle de l’emploi direct.
Timothée : Vous avez donc un peu les deux. Même si l’emploi direct reste majoritaire, vous avez aussi des situations où des entreprises ont un besoin immédiat. Et dans ces cas-là, en vous contactant, il peut y avoir des personnes disponibles rapidement pour venir travailler chez elles.
Flora : Ah oui, mais bon, ce n’est pas ça qui va nous mettre du beurre dans les épinards. Parce que c’est plus intéressant pour nous de mettre en place des projets de formation que juste faire une redirection, une mise en lien. On ne monétise pas la mise en lien.
Timothée : Un exemple d’entreprise, un leader RSE, retour d’expérience. Un dernier récent.
Flora : Par exemple, nous travaillons beaucoup avec le Accor depuis 2021, donc bientôt cinq ans. Accor est un réseau de franchises, et nous travaillons avec l’ensemble des franchises sur un territoire donné. Aujourd’hui, cela concerne au moins trois territoires, ce qui représente une quarantaine d’hôtels et de restaurants, allant de petits établissements à de très grandes structures, comme Novotel.
En parallèle, nous mettons en place des programmes de formation à destination des dirigeants d’hôtels et des collaborateurs. Nous avons également des liens avec la Fondation Accor, sur des programmes non lucratifs.
On est donc vraiment sur une logique de gagnant-gagnant: d’un côté, Accor bénéficie d’une nouvelle source de recrutement stable de l’autre, nous avons des employeurs partenaires avec lesquels travailler dans la durée. Et en complément, nous pouvons mobiliser la fondation pour aller chercher des fonds privés sur tout ce qui n’est pas financé par ailleurs, notamment les programmes de mentorat.
Timothée : Et ton chiffre des 75% d’emplois six mois après la formation, comment vous le suivez ?
Flora : On fait des questionnaires entrées-sorties et six mois après.
Timothée : Et voilà. C’est facile la mesure d’impact au final.
Flora : C’est plutôt une mesure de résultat que d’impact parce que les impacts, on ne peut que voir les effets des résultats à trois ans.

Timothée : Ça, on a qu’à 12 mois ou à un an et demi.
Flora : Oui, nous faisons ce suivi sur trois ans, en respectant des protocoles scientifiques. Et on commence à voir se dessiner plusieurs profils.
Il y a d’abord des personnes qui, trois ans après être passées chez Weavers, nous disent avoir fait un choix de carrière contraint et souhaitent désormais aller vers un emploi choisi. Pour elles, nous commençons à mettre en place des programmes d’évolution professionnelle, notamment pour accompagner des changements de carrière.
Il y a un deuxième profil : des personnes qui souhaitent continuer à se former en français afin d’accéder à de meilleurs postes, à plus de qualifications et donc à de meilleures rémunérations.
Enfin, il existe un troisième profil, plus flou, des personnes qui rencontrent encore des difficultés globales liées à la précarité. Là, l’enjeu pour nous est de voir comment renforcer l’accompagnement auprès de ces publics.
Timothée : Et si je suis une petite TPE, par exemple un hôtel à Villeurbanne, est-ce que c’est accessible pour moi? Et concrètement, combien ça me coûte de recruter une personne exilée ?
Flora : Ce sont France Travail, et donc nos impôts, qui financent les projets de recrutement des entreprises. C’est d’ailleurs un vrai sujet, y compris sur le plan philosophique. Mais dans ces dispositifs, il n’y a pas forcément de contribution financière obligatoire demandée à l’employeur.
Bien sûr, plus l’entreprise est grande, plus nous faisons en sorte qu’elle contribue. Mais cela reste un choix de l’employeur, ce n’est pas une obligation imposée par France Travail.
Timothée : Mais alors pourquoi, le frein pour que les entreprises utilisent plus votre service ? C’est quoi selon toi le principal frein ? C’est la méconnaissance ?
Flora : Bien sûr. Et puis il y a aussi beaucoup d’entreprises qui disent avoir des besoins de recrutement, que leur secteur est en tension, alors qu’en réalité, pas toujours. Je me rends compte, par exemple, que de nombreuses entreprises sont situées en périphérie des grandes villes, dans des zones mal desservies par les transports en commun, mais ne souhaitent pas mettre en place de solutions de transport.
Dans ce cas-là, ce n’est pas vraiment un problème de main-d’œuvre, c’est un problème de mobilité, ce qui est différent. Et pourtant, ces freins pourraient être levés.
En réalité, il n’y a pas de frein majeur avec les entreprises. Il faut surtout qu’elles nous connaissent. Et d’ailleurs, il n’y a pas que nous : il existe plein d’autres structures qui fonctionnent de la même manière.
Donc oui, il y a un sujet de connaissance des enjeux RH et des leviers possibles, mais il n’y a pas de frein insurmontable, en fait.
Capsule Expert #2
Timothée : Je voulais repasser la parole à Marie, parce que Qui l'eût cru qu’en Europe, nos voisins sont bien meilleurs que nous en termes d’intégration, d’insertion de personnes réfugiées dans le marché du travail ?
Marie : On peut reprendre l’exemple le plus documenté, dont on a déjà parlé tout à l’heure : celui de l’Allemagne. Une synthèse publiée par la Commission européenne en 2025 montre que le taux d’emploi global des migrants y atteint 70%, l’un des plus élevés de l’Union européenne.
Et même pour les Syriens, souvent arrivés sans parler un mot d’allemand, un peu plus de 40% étaient en emploi en 2024, selon Euronews. Ce sont donc des chiffres particulièrement significatifs.
Timothée : Qu’en est-il en France ?
Marie : D’après une étude de l’IFRI, seulement 42% cherchant activement un travail à leur arrivée trouvent un emploi un an après avoir obtenu leur statut, donc c’est bien plus faible. On est presque deux fois en dessous des résultats allemands.
Timothée : Et comment on arrive du coup à expliquer cet écart ? Parce qu’il y a l’autre sujet où on est deux fois plus mauvais que l’Allemagne, mais là c’est quoi la réponse ?
Marie : D’après l’OCDE, la Banque mondiale et la Fondation Bertelsmann, les analyses convergent autour de quatre facteurs clés.
D’abord, un accès rapide au marché du travail en Allemagne, parfois dès l’enregistrement de la demande d’asile, donc très tôt. Ensuite, des cours de langue financés par l’État fédéral, accessibles rapidement, et non après un an d’attente par exemple.
Troisième facteur : des programmes d’apprentissage qui connectent les compétences des réfugiés aux besoins de l’économie allemande, notamment dans les secteurs en tension, un peu comme le fait Weavers.
Et surtout, une coopération directe avec les entreprises, qui sont encouragées à recruter et former les nouveaux arrivants. L’entreprise ferroviaire Deutsche Bahn est un exemple emblématique, elle a mis en place de véritables programmes d’intégration et d’embauche des réfugiés.
Timothée : Nous aussi, quand on voit justement l’énergie déployée par Weaver, c’est tous les camarades associatifs. En France, on n’est quand même pas les derniers du monde associatif. Pourquoi on pourrait s’appuyer beaucoup plus ?
Marie : Oui, c’est ça. En France, on dispose d’un atout précieux, un tissu associatif dense et engagé. D’après l’INSEE, la France compte environ 1,3 million d’associations actives un chiffre fluctuant dont des milliers œuvrent chaque jour dans l’accueil, l’apprentissage du français, l’orientation, la santé ou l’emploi.
Ce sont elles qui, dans de nombreux territoires, font vivre l’intégration au quotidien, souvent avec très peu de moyens, mais avec un engagement humain considérable.
Malheureusement, ces associations font face à de forts défis financiers. Selon une étude du CNRS, près d’une association sur cinq a vu ses ressources diminuer depuis 2020. De son côté, l’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire estime que 10 % des associations d’aide aux publics vulnérables ont fermé ou suspendu leur activité, faute de financements et de moyens.
"Les associations comptent. Elles sont aujourd’hui indispensables à l’intégration des personnes réfugiées et exilées en France. Et elles méritent qu’on les soutienne sérieusement."
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On s’engage !
Timothée : C’est pour ça qu’on est ravis de recevoir Flora et Weavers, parce que, finalement, comme on le disait, le problème majeur sur les sujets d’intégration, c’est souvent la visibilité à donner à cette multitude de structures qui œuvrent chaque jour pour faciliter l’insertion des personnes exilées en France.
Toi, comment est-ce que tu vois ton projet dans cinq ans, au regard de tout le contexte actuel ? Est-ce que les vents contraires qu’on observe sur la transition écologique, tu les ressens aussi sur les sujets d’insertion et d’immigration, ou au contraire ?
Flora : En fait, nous, on est avant tout un acteur de terrain, et on continuera à l’être. Et je trouve qu’on n’est pas dépendants des discours politiques, qu’il s’agisse de Donald Trump ou de Éric Zemmour.
Dans le sens où nous sommes un acteur assez libre et que nous proposons des solutions concrètes, avec des modèles économiques éprouvés, qui ne dépendent pas des discours des uns et des autres.
On s’inscrit dans un cadre existant qui, selon moi, ne va pas fondamentalement bouger d’ici cinq ans. Donc, à titre personnel, je ne me sens pas forcément concernée par ces vents contraires.
Timothée : Parce que finalement, tu as une vraie utilité en lien avec les entreprises. Les besoins sont réels.
Flora : Au-delà de l’instrumentalisation du sujet, il y a avant tout un enjeu démographique en France. La population vieillit, le nombre d’actifs diminue, et très concrètement, il n’y a pas assez de personnes pour travailler.
De nombreux secteurs sont déjà en tension, et cette situation va encore s’accélérer. Donc, comme je le disais tout à l’heure, qu’on soit pour ou contre, on en aura besoin. De toute façon, on va devoir s’y mettre.
La vraie question, pour moi, c’est plutôt : comment fait-on pour continuer à élire des responsables politiques complètement déconnectés des enjeux de notre société actuelle, et encore plus de ceux de demain ? C’est surtout la capacité collective à faire face à ces défis qui m’interroge.
« De notre côté, chez Weavers, on continuera à accompagner les personnes, à inventer des modèles économiques hybrides pour y parvenir, et à faire en sorte que les entreprises recrutent. »
En réalité, ça ne changera rien à notre quotidien.
Timothée : Sauf si justement les politiques prennent conscience de la problématique et arrêtent de fantasmer, et qu’ils puissent mettre en œuvre peut-être des dispositifs qui vont faciliter ces sujets.
Flora : En fait, ce qui manque en effet, c’est une structuration de l’inclusion et de la formation de ces publics-là, une structuration qui peut exister sur d’autres secteurs, d’autres publics par exemple.
Timothée : Le handicap par exemple ?
Flora : Le handicap, par exemple, repose sur une loi des années 1980 avec la création de l’Agefiph. L’Agefiph est un outil de mobilisation de ressources, via des incitations fiscales et financières auprès des entreprises, pour les redistribuer dans des modèles et des solutions d’inclusion des personnes en situation de handicap dans le travail.
Il existe d’autres exemples, comme les clauses sociales, notamment pour les personnes qui habitent dans les QPV.
En revanche, pour les publics exilés, il n’y a aucune structuration, et même aucun véritable questionnement de cette structuration dans la politique publique.
Alors que ce serait pourtant la première chose à faire si l’on veut que, sur chaque territoire, chaque entreprise puisse avoir accès à une main-d’œuvre qualifiée et formée.
Timothée : Est-ce que ton projet à moyen terme, ce serait justement d’essayer de structurer une sorte d’Agefiph de l’exil.
Flora : Tout à fait. Parce qu’en réalité, sans cela, nous passerions plus de temps à chercher des ressources qu’à agir. Et c’est aussi un vrai sujet.
Sans cette structuration, je ne pense pas non plus que l’on puisse avoir une croissance économique durable. Il y a un véritable enjeu de croissance en France. Et tant qu’il n’y aura pas une adéquation entre l’emploi et la main-d’œuvre, on ne pourra tout simplement pas croître économiquement.
Timothée : Quel conseil, toi, tu donnerais encore à une entreprise hésitante pour faire appel à ta solution ?
Flora : Bah, teste, et tu verras bien. Oui, franchement, on n’a pas beaucoup de freins. Si le frein, c’est la visibilité ou la notoriété, il faut être honnête, on n’a pas de budget de communication chez Weavers, ni de budget de notoriété.
Mais en réalité, quand on va à la rencontre des entreprises notamment via de la prospection, y compris en ligne on a de bons taux de réponse. Les entreprises sont intéressées parce que ce qu’on propose répond à des besoins très concrets et à des enjeux réels qu’elles rencontrent.
Ensuite, il n’y a pas forcément de frein majeur. Le dialogue est, en tout cas de mon point de vue, assez simple. Parfois, la mise en place opérationnelle peut être plus compliquée, mais le dialogue, lui, reste simple.
Capsule Expert #3
Timothée : Merci pour cet éclairage. Je voulais repasser la parole à Marie, parce que Marie, avant d’être consultante agronome et de cultiver les sols, tu cultives les solidarités sur ton temps personnel. Et d’ailleurs, tu voulais du coup nous faire un retour d’expérience de ton engagement. Associatif dans une association copine de Weavers, Utopia 56.

Marie : Oui, je voulais vous en parler, et là c’est vraiment à titre personnel. Bien sûr, pour les entreprises, passer par Weavers est une super initiative. Mais moi, à titre individuel, j’ai eu envie d’agir directement.
Il y a un peu plus d’un an, j’ai souhaité mieux comprendre ces problématiques et surtout y répondre concrètement, parce qu’il y avait et il y a toujours beaucoup de désinformation sur ces sujets. J’ai donc choisi de m’engager avec l’association Utopia 56, qui existe depuis une dizaine d’années.
Utopia 56 mobilise la société civile pour venir en aide aux personnes victimes de la rue et des politiques aux frontières, et milite pour la défense des droits et de la dignité humaine. L’association est présente sur tout le territoire, notamment à Calais, Toulouse et Paris, où un gros pôle agit quotidiennement.
Moi, je voulais surtout vous parler d’une mission en particulier, la mise à l’abri. Elle a lieu tous les soirs, notamment à Hôtel de Ville à Paris. Concrètement, il y a une distribution alimentaire, puis un dispositif de mise à l’abri pour les personnes à la rue et les publics les plus vulnérables.
Les personnes arrivent, s’enregistrent, prennent un repas, puis sont accompagnées vers des solutions très temporaires, hébergements citoyens, paroisses, hôtels, pour passer la nuit. Ce n’est pas une solution durable, mais cela permet au moins d’éviter de dormir dehors.
Malheureusement, faute de capacités suffisantes, ce sont en priorité des femmes seules, des femmes avec enfants et des familles qui sont mises à l’abri, car ce sont les publics les plus vulnérables.
Personnellement, j’essaie d’y aller environ une fois par semaine. J’aide à la distribution de nourriture, puis j’accompagne les personnes de Hôtel de Ville jusqu’au lieu où elles dormiront le soir. Et quand on y va, on a vraiment le sentiment d’agir concrètement, sans ce dispositif, ces personnes dormiraient dans la rue.
Ce qui est important à dire, c’est que tout le monde peut s’engager, à la mesure de son temps. Une fois par mois, une fois par semaine, ou plus si on le souhaite. C’est très ponctuel et très accessible.
On peut aussi s’engager via son entreprise, notamment si elle propose des jours de volontariat, par exemple grâce à la plateforme Day One, qui met en lien les besoins des associations et les entreprises.
Et enfin, si on n’a vraiment pas de temps, il reste toujours une option essentielle, le don. Aujourd’hui, quasiment toutes les associations ont besoin de soutien financier. Même un don modeste est toujours utile et impactant.
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