Timothée
Aujourd’hui, dans Qui l’eût cru ?, on va parler de nos agriculteurs et agricultrices, et d’un chiffre qui fait réfléchir : un sur deux partira à la retraite dans les dix prochaines années. Derrière, ce sont deux cent mille fermes à reprendre. Et pour celles et ceux qui veulent se lancer, il faut souvent plus d’un million d’euros. Autant dire que, pour beaucoup, le rêve s’arrête avant même de commencer.
Alors une question : qui va cultiver demain ?
Et c’est là qu’intervient FEVE. Leur idée est simple et assez révolutionnaire : permettre à des citoyens d’investir collectivement dans des terres agricoles pour les louer à des agriculteurs et agricultrices engagés dans l’agroécologie. Résultat : le coût d’installation chute à 300 000 ou 400 000 euros, et des projets agricoles deviennent enfin possibles. Déjà 55 fermes ont été financées et plus de 3 400 hectares convertis.
Devenir agricultrice sans grand-père ou grand-mère agriculteur, oui, ça existe .Et franchement, qui l’eût cru ?
Et pour en parler, j’accueille Vincent Kraus, cofondateur de FEVE. Bonjour Vincent.
Vincent
Bonjour.
Timothée
Et côté experte RSE, celle qui écrit habituellement les questions, aujourd’hui, elle va devoir y répondre. Bienvenue à Léa.
Léa
Bonjour Timothée.
Parcours et fonctionnement de Fermes en Vie (FEVE)
Timothée
Alors, c’est parti pour une immersion en plein champ. Bonne écoute.
Commençons par le commencement, la genèse du projet. Est-ce que tu es né agriculteur, ou dans une famille d’agriculteurs, pour vouloir monter un projet sur l’agriculture ?
Vincent
Pas du tout. J’ai fait une école d’ingénieur, j’ai travaillé dans la banque en début de carrière, puis j’ai monté une première entreprise dans la téléassistance pour personnes âgées, un secteur qui n’a rien à voir ni avec la banque ni avec l’agriculture.
Timothée
Ah oui, rien à voir.
Vincent
J’ai cédé cette entreprise à une mutuelle, au groupe Vyv, il y a maintenant 5 ou 6 ans. Suite à ça, j’avais envie de redémarrer une activité entrepreneuriale en lien avec l’environnement. Je me suis intéressé à plein de sujets, et assez rapidement, je me suis focalisé sur l’agriculture, qui fait face à de nombreux enjeux touchant à la fois la biodiversité, le carbone, l’eau et la santé. J’ai donc essayé de réfléchir à ce que je pouvais faire. Je me suis beaucoup renseigné, j’ai rencontré des agriculteurs, des gens qui travaillaient dans l’écosystème, et j’ai rencontré mes associés, avec qui, après quelques mois de discussions et d’échanges, on a décidé de se lancer dans FEVE. Voilà comment c’est arrivé.
Timothée
C’était en quelle année ?
Vincent
J’ai rencontré mes associés début 2021, et on a créé la boîte fin 2021.
Timothée
D’accord, donc c’est assez récent quand même.
Vincent
Oui, tout à fait.
Timothée
Justement, aujourd’hui, qu’est-ce que c’est que FEVE, Fermes en vie ? Pourquoi, d’ailleurs, cet acronyme, ce nom ?
Vincent
Fermes en vie, l’idée, c’était de permettre la création et l’installation de fermes respectueuses du vivant, de l’environnement. On trouvait que c’était un nom qui collait bien. Et puis l’acronyme FEVE renvoie aussi à la fève, une légumineuse hyper intéressante en agronomie, qui permet de stocker l’azote de l’atmosphère dans le sol et qui est très importante pour aller vers des pratiques plus vertueuses. Donc on trouvait que ça collait bien.
Timothée
Fèves et lentilles, c’est à peu près la même chose ?
Vincent
Oui, c’est ça. Ce sont des légumineuses : lentilles, pois, etc.
Timothée
Et aujourd’hui, concrètement, qu’est-ce que c’est que FEVE ? C’est une association, une coopérative ? Et qu’est-ce qu’elle fait ?
Vincent
Non, c’est une société de l’économie sociale et solidaire. En réalité, il y a deux structures : une structure qui gère la foncière, et la foncière elle-même. La foncière est une société de l’économie sociale et solidaire, donc aussi une société commerciale, qui a pour objectif d’acheter des terres et de les mettre ensuite à disposition, sous forme de location avec option d’achat, à des personnes qui cherchent à s’installer sur des projets en agroécologie.
Timothée
D’où l’idée de réduire le coût d’installation pour un néo-agriculteur qui n’a pas forcément accès à des terres liées à son histoire familiale.
Vincent
Oui, exactement. Quand on s’est posé la question, on s’est retrouvés tous les trois, avec Marc et Simon, autour d’une ambition commune : qu’est-ce qu’on peut faire pour accélérer la transition agroécologique ? On a essayé de réfléchir à ce qu’on pouvait faire. On s’est rendu compte qu’en France, il y avait un gros sujet de renouvellement des générations, avec beaucoup de gens qui partaient à la retraite. Quand on regarde ceux qui cherchent à s’installer pour remplacer ces personnes, ce sont de moins en moins des enfants d’agriculteurs. Deux tiers sont des personnes qui n’ont pas de parents agriculteurs. Et pour ces personnes, l’accès au foncier et son financement sont parmi les principaux freins à l’installation. C’est pour cela qu’on s’est dit que, pour répondre à ces deux enjeux que sont la transition agroécologique et le renouvellement des générations, il pouvait être intéressant de financer ce foncier pour le sortir de l’équation financière, et leur permettre plus facilement d’obtenir un prêt pour financer tout ce qui reste.
Timothée
Les CAPEX liés aux équipements, j’imagine.
Vincent
C’est ça : équipements, matériel, éventuellement le cheptel s’il y a de l’élevage, ce qui leur permet de démarrer leur activité.
Timothée
Tout le monde peut souscrire à votre offre de services de location de terres ?
Vincent
Tout le monde, à condition que la personne soit compétente et expérimentée. Infine, nous sommes une sorte de tiers de confiance entre des gens qui investissent dans la foncière et des gens qui ont besoin de cet argent pour s’installer. Donc on doit faire attention à ce que ces personnes soient compétentes et aient l’expérience qu’il faut pour mener leur projet à bien. Un projet agricole, ça ne se décide pas du jour au lendemain. Il faut être formé,avoir de l’expérience, savoir comment on va développer son projet, parce qu’ily a plein de manières de développer une ferme. En tout cas, c’est ouvert à tout le monde, à condition de remplir ces critères.
Timothée
Du coup, vous avez quels métiers, chez FEVE ? J’ai l’impression que c’est vous qui recherchez les terres. Comment vous fonctionnez ?
Vincent
On a plein de métiers, parce qu’il y a aussi une partie dont on n’a pas encore parlé : comment on finance les fermes. On les finance en collectant de l’argent auprès de particuliers.
Timothée
Sous quelle forme ? Ce n’est pas du don, c’est de l’investissement ?
Vincent
C’est de l’investissement dans la foncière, avec une rentabilité relativement réduite, puisqu’on vise 2 à 3 % de revalorisation de la part tous les ans, à laquelle s’ajoute une réduction d’impôt de 25 %, ce qui rend les choses plutôt attractives d’un point de vue financier.
Timothée
Et stable, j’imagine. Moins risqué.
Vincent
Oui, et c’est adossé à un actif qui est la terre agricole, donc historiquement assez peu volatil. Il n’y a jamais zéro risque dans un investissement, mais c’est un actif peu volatil, dont on aura toujours besoin pour se nourrir.
Pour revenir à ta question sur les métiers, on a des gens qui font de la communication et du marketing pour qu’on se fasse connaître, à la fois des citoyens qui investissent et des agriculteurs qui pourraient avoir besoin de ce qu’on fait. On a des gens de terrain qui vont rencontrer les agriculteurs, les cédants, voir les fermes qui sont à vendre et les porteurs de projets qui cherchent à s’installer. Là, on a plutôt des profils d’ingénieurs agronomes et des gens qui connaissent bien l’agriculture, qui ont de la famille agricultrice ou qui ont travaillé, de près ou de loin, dans le secteur. On a aussi développé quelques outils digitaux, donc on a même un développeur dans l’équipe. Et puis une petite partie de l’équipe s’occupe du suivi après installation, pour accompagner les agriculteurs dans la suite de leur projet. Là encore, on est plutôt sur des profils d’ingénieurs agronomes.
Timothée
On y reviendra après, concrètement, sur le côté « j’ai un projet ».
Vincent
Oui.

Timothée
Tout ce qui va devoir être mis en place de votre côté pour pouvoir le mettre en œuvre. J’avais compris qu’une condition importante pour les repreneurs, c’est d’être en agroécologie.
Vincent
Oui, absolument. Le premier sujet, c’est en effet que les projets des personnes qui cherchent à s’installer soient conformes à une charte agroécologique qu’on a définie, et qui est sur notre site. On a défini cette charte parce qu’il n’ya pas vraiment de définition unique de ce qu’est l’agroécologie. Aujourd’hui, on parle d’agroécologie, d’agriculture régénérative, d’agriculture biologique…Il y a plein de notions un peu différentes. Nous, on a essayé de définir ce qu’on voulait soutenir. Notre charte se base sur le label de l’agriculture biologique, et va un peu plus loin sur des aspects comme la diversification des productions, la conservation et la création d’infrastructures écologiques. Quand je parle d’infrastructures écologiques, je pense aux haies, aux bois, aux points d’eau. Avec l’ambition d’avoir des projets souvent les plus autonomes possible, le moins dépendants possible d’intrants extérieurs et d’alimentation extérieure quand il y a de l’élevage.
Timothée
Donc c’est vraiment un modèle un peu circulaire autour d’une ferme. Mécanisation quand même, parce qu’aujourd’hui, il y a besoin de… ça peut servir aussi.
Vincent
Oui, complètement, il y a de la mécanisation. Après, ce dont on se rend compte,c’est que ceux qui s’en sortent le mieux, sur les projets en agriculture biologique et en agroécologie au sens large, ce sont ceux qui essaient d’être le moins dépendants possible d’intrants extérieurs, en créant des synergies entre différentes cultures, entre cultures et élevage, de façon à boucler les cycles de l’eau, de l’azote, du carbone. Cela permet d’être plus résilient face aux aléas de marché et aux aléas climatiques.
Timothée
C’est de la performance économique à travers un modèle…
Vincent
Oui.
Timothée
…de ferme agroécologique, en gros. Et c’est ce que vous voulez démontrer :qu’aujourd’hui, un agriculteur a plus intérêt à aller vers ce type de modèle s’il veut perdurer…
Vincent
Oui, tout à fait.
Timothée
…et gagner en confort de vie.
Vincent
En tout cas, on est convaincus que ce sont de bons modèles, au pluriel, parce qu’il n’y en a pas qu’un. Mais c’est comme ça qu’il faut faire pour être plus résilient, se payer correctement et vivre de son métier. Ce qui est quand même l’objectif numéro un, au-delà de tout ce qu’on fait : permettre à des gens de s’installer et de vivre correctement de ce métier, qui est un beau métier, mais difficile.
Timothée
Clairement. Et justement, Léa, tu as voulu arpenter un peu l’histoire, parce que le modèle dont tu parles aujourd’hui n’est pas dominant. C’est un modèle encore minoritaire en France et dans le monde. Tu as voulu regarder comment on est arrivé à un modèle où l’agriculture est devenue très intensive, très mécanisée, spécialisée, parfois même selon les territoires, avec une dépendance énorme aux intrants. On le voit aujourd’hui avec la crise pétrolière. Quelles sont les conclusions ? Quelle est ta lecture de tout ça ?
Capsule Expert #1
Léa
C’est une très bonne question, Timothée. Effectivement, si on remonte au début du XXe siècle, la France est un puzzle de petites parcelles entourées de haies .Ce paysage est l’héritage de générations de successions qui découpaient les fermes en minuscules parcelles, chacune délimitée par une haie ou un talus. À cette époque, les fermes sont diversifiées. On élève, on cultive, on transforme sur place, et le tout à la force musculaire. L’alimentation est très locale, souvent dans un rayon de 20 à 50 kilomètres.
Mais il faut ajouter un élément clé : on manque régulièrement de nourriture. Au début du siècle, la France subit encore des pénuries, aggravées par la Première Guerre mondiale, et la productivité est faible. La mécanisation est inexistante et les rendements sont fragiles, notamment celui du blé.
Timothée
La famine a un peu créé un élément de bascule après-guerre.
Léa
Oui, tout à fait. Après 1945, l’objectif est clair : plus jamais de pénurie. On veut nourrir vite, nourrir beaucoup et nourrir tout le monde. C’est donc le lancement de la modernisation agricole, avec trois grands leviers de transformation.
Le premier, c’est une mécanisation massive. Les années 1950 à 1970 voient l’arrivée des tracteurs et des moissonneuses, notamment grâce aux dons de matériel mécanisé des États-Unis avec le plan Marshall. Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve aujourd’hui dans nos fermes beaucoup de tracteurs de marque américaine.
En quarante-cinq ans, le nombre d’exploitations a été divisé par 3,5, en passant de 2,3 millions en 1955 à 665 000 en 2000, selon l’Insee. Et leur taille moyenne a triplé. Cela est dû notamment au remembrement, un chantier colossal à cette époque. Dans les années 1950 à 1980, l’État encourage le regroupement des parcelles pour faciliter la mécanisation. L’objectif est de former de grands champs d’un seul tenant, en supprimant les haies et les bosquets. On estime que ce mouvement a fait disparaître des centaines de milliers de kilomètres de haies, restructurant profondément les paysages. La bande dessinée d’Inès Léraud, Le Champ de bataille, est très intéressante et explique très bien ce phénomène.
Timothée
Donc là, on a gagné en compétitivité, mais aujourd’hui on en paye le prix .C’est quoi, justement, le prix de cette compétitivité ?
Léa
Il y avait un troisième mécanisme dont je n’ai pas parlé tout à l’heure :l’usage d’engrais et de pesticides. En fait, les capacités de production chimique développées pendant la Seconde Guerre mondiale ont aussi été mises au service de l’agriculture. Elles ont permis le développement d’engrais azotés industriels, qui boostent la croissance des plantes, mais aussi de pesticides, qui permettent d’éradiquer les maladies. Cela a contribué à la hausse des rendements.
Mais tous ces éléments ont eu un vrai coût pour l’environnement : appauvrissement des sols, parce que les pratiques intensives provoquent une diminution de la diversité microbienne, pollution de l’eau liée à l’usage d’intrants chimiques, contamination des eaux souterraines, disparition des haies et donc de la biodiversité qu’elles abritent. Il y a aussi les émissions de carbone, très importantes dans le secteur, qui représentent aujourd’hui 20 %des émissions en France, notamment du fait du méthane lié aux vaches ruminantes et de l’azote causé par la dégradation des engrais dans les sols.
Timothée
Et bien sûr, sans oublier l’impact sur les hommes et les femmes lié à l’utilisation de pesticides. Vincent, j’imagine que c’est aussi un sujet que vous adressez : comment protéger demain les agriculteurs et agricultrices face à cet enjeu sanitaire ?
Vincent
Oui, c’est un sujet global de santé publique, à la fois pour les agriculteurs, pour les riverains et pour ceux qui se nourrissent. Il est toujours difficile de mesurer précisément l’impact des pesticides sur l’alimentation. Il y a encore peu de données très précises permettant de faire un lien direct, mais de plus en plus de macro-études montrent des corrélations laissant penser qu’il y a bien un impact. Donc oui, je pense que c’est un sujet important.
Timothée
Avec quand même un nombre de maladies professionnelles qui sont maintenant…
Vincent
Oui, qui sont établies.
Timothée
…reconnues, comme la maladie de Parkinson, où un agriculteur exposé à ces enjeux peut être reconnu sur ces sujets-là.
Vincent
Oui. Et si on parle de pollution, ce qui est le plus direct et ce qu’on voit le mieux, c’est la pollution des eaux et des nappes phréatiques, qui est importante puisque les produits qu’on met dans les champs se retrouvent dans les nappes. Un des signes montrant qu’on commence à bien comprendre ces sujets,c’est que quand on discute avec les agences de l’eau, elles sont aujourd’hui prêtes à rémunérer les agriculteurs qui s’installent en bio sur des zones de captage, à hauteur de 100, 150 ou 200 euros par hectare et par an, parce qu’elles savent que c’est moins cher de payer les agriculteurs en amont que de dépolluer ensuite.

La mise en place d'une solution FEVE
Timothée
Donc les études arrivent quand même à bien déterminer l’impact et les relations entre tout ça. Pour revenir un peu sur le concret de ce que vous proposez : je suis formé à ces sujets, et mon rêve depuis tout petit, c’est de monter une ferme, ou en tout cas d’en reprendre une. Concrètement, qu’est-ce que je dois faire ? Comment ça fonctionne ? Combien de temps ça prend ? Est-ce que tu peux nous décrire le chemin entre « j’ai un projet de reprise de ferme » et « j’aimes bottes et ma fourche, et je commence à travailler » ?
Vincent
Tout dépend de quand et comment la personne arrive chez nous. Si elle est formée, qu’elle a déjà passé du temps sur des fermes, qu’elle a l’expérience,cela peut aller très vite, surtout si elle a déjà trouvé la ferme sur laquelle elle veut développer son projet. Aujourd’hui, on fait les projets de deux manières. Soit le ou la porteuse de projet vient nous voir avec une ferme identifiée et nous dit : « Voilà, je veux faire tel projet à tel endroit, selontel schéma. » Dans ce cas, nous allons analyser tout cela : la personne, la ferme, le prix auquel elle est vendue, etc. Et si tout est bon, on lui dit : «On y va, on finance. » Et cela peut aller assez vite : on peut monter des projets en trois ou quatre mois.
Timothée
Et ça, comment ça se passe ? J’ai mon projet de ferme, je vous le propose.
Vincent
Oui.
Timothée
Ensuite, vous l’ouvrez aux investisseurs particuliers, c’est ça ?
Vincent
Non, parce qu’en fait, on décorrèle la collecte des projets. On ne fait pas du crowdfunding comme peuvent le faire Miimosa, Lita ou d’autres plateformes de cetype.
Timothée
D’accord.
Vincent
Nous, on collecte de l’argent en amont.
Timothée
En amont du projet.
Vincent
Exactement. Ensuite, l’argent collecté est réparti dans tous les projets que nous allons financer. Pour l’investisseur, ce qui est intéressant, c’est que cela mutualise le risque entre les différents projets. Et côté agriculteur,cela nous permet d’être réactifs et de pouvoir nous engager sur des promesseset des acquisitions sans attendre une validation extérieure. Bien sûr, on a des validations internes, un comité d’investissement, tout un ensemble de vérifications. Mais, en tout cas, on essaie toujours d’avoir quelques mois d’avance sur l’argent collecté pour pouvoir le réinvestir rapidement dans les projets.
Timothée
D’accord. Donc c’est intéressant : en quelques mois, l’idée d’un projet, ou un projet déjà ficelé, est capable d’être financé et mis en œuvre.
Vincent
Dans un monde parfait, oui.
Timothée
Oui.
Vincent
Mais dans la vraie vie, le monde parfait arrive assez peu. Il y a plein de cas où le prix demandé par le cédant n’est pas corrélé au prix de marché, donc il faut négocier, et cela peut prendre quelques semaines, voire quelques mois.
Timothée
Un peu un agent immobilier aussi.
Vincent
Un petit peu. Comme je le disais tout à l’heure, on est vraiment un tiers deconfiance. Donc on se doit d’acheter au bon prix, sinon nos investisseurs ne seront pas contents de leur placement. Ils n’investissent pas uniquement pourdes raisons financières, mais cet aspect compte quand même. Donc on doit faire les choses sérieusement. Ensuite, nous finançons les terres, mais il y a aussi tout ce qui est équipements, matériel, etc., qu’il faut financer. Les porteursde projet vont donc aussi voir les banques, et il faut obtenir les accords bancaires. Il peut y avoir plusieurs cédants à réunir autour de la table,d’autres sujets juridiques ou pratiques… Il y a donc plein d’éléments qui fontque cela ne dure pas toujours trois ou quatre mois. En général, le délai moyenentre le moment où on parle à la personne et celui où elle s’installe est plutôt de dix mois.
Timothée
Ce qui reste quand même assez rapide.
Vincent
Oui, ce qui reste assez rapide. Mais cela peut aller de trois mois à deux ans,le temps que tout se décante.
Timothée
Et ça, c’est le cas où « j’ai un projet ».
Vincent
Oui.
Timothée
Mais si mon rêve, c’est de produire des carottes, des salades et des betteraves, alors que je n’y connais rien, comment je fais pour trouver un projet qui pourrait correspondre à ce rêve-là ?
Vincent
Nous, on fait deux choses. Soit la personne vient nous voir avec un projet,soit on fonctionne dans l’autre sens. On a des cédants ou des acteurs de l’écosystème, comme les SAFER ou les chambres d’agriculture, qui viennent nousvoir en nous disant : « Il y a telle ferme à vendre sur laquelle on n’a pasencore trouvé de repreneur. » Dans ce cas, on peut lancer des appels àcandidature pour essayer de trouver une personne ayant le profil adapté etpouvant s’installer sur cette ferme. Environ un tiers de nos projets se faitsur ce schéma-là, et deux tiers sur l’autre.
Quand les gens viennent nous voir trop tôt, on ne peut pas les installerimmédiatement. C’est à eux de trouver leur projet. On peut leur proposerdifférentes fermes, et s’ils estiment qu’une ferme convient à leur projet, ils peuvent candidater. Sinon, c’est à eux de se former, d’acquérir de l’expérienceet de trouver la ferme sur laquelle ils pourraient s’installer. On les aide un peu grâce à une plateforme qu’on a créée, qui s’appelle La Grange, disponible gratuitement, sur laquelle on a mis pas mal de services et decontenus pour aider les personnes à mûrir leur projet.
Timothée
On peut donc un peu s’autoformer sur ces sujets, mais ce que toi tu recommandes, c’est quand même d’avoir au moins fait un stage avant d’arriver dans le monde agricole.
Vincent
De toute façon, parmi nos critères, sans tous les détailler, il y en a un qui est que la personne ait passé plus d’un an sur une ferme, au minimum. Et c’est vraiment un minimum. Souvent, on est plutôt sur deux ou trois ans. Parce qu’en réalité, quand on a passé six mois ou un an, on ne sait pas encore vraiment comment fonctionne une ferme. Le métier d’agriculteur est un métier complet :il faut des compétences agronomiques, savoir faire un peu de mécanique, manier les chiffres pour lire un compte de résultat ou comprendre un BP, savoir vendre aussi. C’est donc un métier tellement complet que cela nécessite une vraie formation sur le terrain.
Timothée
Très clair, tout ça. En tout cas, ça donne envie de se lancer. Léa, tu as voulu élucider une appréhension, ou peut-être une idée préconçue. On parle beaucoupde fracture entre le monde rural et le monde urbain, mais on a voulu s’intéresser au profil sociologique des repreneurs de ferme.
Capsule Expert #2
Léa
Merci Timothée. Effectivement, ce qui est intéressant, c’est que tout ce qu’ona décrit tout à l’heure — la modernisation, l’agrandissement des fermes — n’a pas seulement transformé les paysages, mais a aussi éloigné la société du monde agricole. Aujourd’hui, près de 80 % des Françaises et Français vivent en zone urbaine, alors que l’agriculture représente 3 % de la population active, selon l’Insee. Concrètement, la majorité des gens ne voient presque jamais une ferme,alors même que l’agriculture structure nos territoires.
Cette distance crée un paradoxe assez fort : on valorise beaucoup les agriculteurs et agricultrices dans les discours, mais on connaît très mal leur réalité. Plus d’un Français ou d’une Française sur deux reconnaît ne pas comprendre le fonctionnement d’une exploitation agricole, selon un sondage réalisé par Agridemain en 2021. Et c’est dans cet écart que naît ce qu’on appelle parfois l’agribashing : le sentiment, chez certains agriculteurs et certaines agricultrices, d’être jugés ou critiqués sur leurs pratiques sans que leurs contraintes soient réellement comprises.
Timothée
Justement, est-ce que le métier a évolué, ou évolue beaucoup ?
Léa
Oui, et cela pose une autre question structurante : qui va produire demain ? Près d’un agriculteur ou d’une agricultrice sur deux partira à la retraite dansles dix prochaines années. Et ce qui est frappant, c’est que les nouveauxprofils ne ressemblent plus du tout à ceux d’hier. On voit émerger trois grandes tendances.
D’abord, un tiers des nouveaux agriculteurs et nouvelles agricultrices ne viennent pas du tout du milieu agricole, selon le ministère de l’Agriculture. Ce sont des personnes en reconversion : ingénieurs, cadres, soignants,enseignants. Elles arrivent avec un niveau d’études plus élevé, une quête de sens, un désir de contribuer à la transition écologique.
Ensuite, l’idée d’un retour à la terre reste limitée. On parle beaucoup des néoruraux : environ deux millions de personnes s’installent chaque année enzone rurale, mais parmi elles, très peu deviennent réellement agriculteurs ou agricultrices. Le passage à l’agriculture reste exigeant : foncier inaccessible, investissements lourds, incertitudes économiques. C’est ce qu’on vient de se dire aussi avec Vincent.
Enfin, l’héritage agricole recule. Historiquement, on reprenait les fermes familiales. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment la norme. Les deux tiers des installations, comme le disait Vincent, se font hors cadre familial. Les enfants d’agriculteurs et d’agricultrices sont de moins en moins nombreux à reprendre.
Timothée
Donc la vraie question, c’est de créer de la confiance, du lien, de faciliter l’installation, d’accompagner les nouveaux profils qui veulent nourrir autrement le pays. J’imagine que FEVE prend tout son sens dans ce projet-là.
Léa
Oui, tout à fait. C’est exactement là qu’interviennent des initiatives comme Fermes en vie, qui reconnectent les citoyens et les citoyennes à l’agriculture, et redonnent une place à celles et ceux qui veulent reprendre une ferme sans en avoir forcément hérité.

Timothée
Peut-être une réaction ?
Vincent
Oui, exactement. Au-delà du financement, on essaie aussi de recréer ce lien via des visites de fermes, avec les agriculteurs, que l’on organise régulièrement.On organise aussi des soirées, parce que les fermes sont souvent loin des villes, et on a du mal à faire venir beaucoup de gens dans ces territoires ruraux. Il faut être disponible le bon jour, pouvoir se déplacer… c’est compliqué. Donc on organise aussi des soirées régulières dans différentesvilles de France, où l’on fait venir un agriculteur ou une agricultrice pour parler de son expérience, de ses réussites, de ses échecs, de ce qui est compliqué. Cela permet de faire comprendre un peu mieux les enjeux aux citoyens, qui sont en effet très éloignés de ces problématiques.
Quel projets àvenir ?
Timothée
Comment vois-tu FEVE dans les prochaines années, avec ce contexte de reprise très important, puisque beaucoup de gens vont partir à la retraite ? C’est quoi vos projets futurs, vos réflexions ?
Vincent
La première chose, c’est qu’on espère croître encore de manière importante. L’année dernière, on a financé une vingtaine de projets. Cette année, je pense qu’on va faire une trentaine de fermes à peu près. L’objectif, c’est d’arriver assez rapidement entre 50 et 100 par an.
Timothée
Oui, sur les 200 000 fermes à reprendre dont on parlait.
Vincent
Oui, il y en a environ 200 000 à reprendre sur dix ans, donc 20 000 par an. Après, il y a plein de fermes qui n’ont pas forcément besoin de nos services.Typiquement, toutes les petites fermes avec peu d’hectares : le sujet du financement du foncier n’y est pas toujours principal. Donc il y a quand mêmepas mal de fermes qui sortent de notre champ d’action. Mais malgré tout, si on arrive à en faire une centaine par an, cela commencera à avoir un impact significatif.
Le deuxième sujet, et c’est ce qu’on essaie déjà de faire, c’est de montrer que ces modèles fonctionnent, qu’ils sont pérennes, résilients. Au-delà de l’investissement, on essaie de les aider via des partenariats, des mises enrelation, on essaie aussi de faire travailler les agriculteurs ensemble, parcequ’ils rencontrent souvent les mêmes problématiques. On essaie de créer une communauté entre les personnes installées pour qu’elles puissent s’aider,partager des bonnes pratiques et faire en sorte qu’elles vivent mieux de leur métier.
C’est un gros sujet de la transition agricole : aujourd’hui, ceux qui veulents’installer le font souvent parce que c’est un métier de rêve, un beau métier.Ce sont des gens passionnés. Mais on n’arrive pas encore à attirer beaucoup demonde, pour une raison simple : c’est un métier qui ne paye pas assez. Donc si on arrive à montrer qu’avec des pratiques agroécologiques, sans travailler 100 heures par semaine, on peut se payer correctement et bien vivre de ce métier,alors on attirera davantage de monde.
Peut-être pour finir sur ce chiffre : le Shift Project, qui a étudié l’évolution du monde agricole d’ici 2050, dit qu’au-delà du remplacement des fermes qui vont disparaître, si on veut relocaliser l’alimentation, en particulier sur les fruits et légumes que l’on importe majoritairement, il faudra plus de 500 000 agriculteurs en France d’ici 2050. Ce sont des chiffres très importants. Il faut donc les attirer.
Timothée
Oui, il faut attirer du monde. C’est hyper intéressant. On arrive au terme de notre échange, mais on voulait quand même se demander, pour ceux qui nous écoutent, comment on peut soutenir les agriculteurs et agricultrices quand on fait ses courses. Il y a quand même pas mal de choses possibles. Léa, tu nous as proposé de mettre en lumière quelques initiatives concrètes.
Capsule Expert #3
Léa
Oui, merci Timothée. Effectivement, on pense souvent qu’acheter bio, c’est soutenir les agriculteurs et agricultrices, mais ce n’est pas si simple. Il y a d’autres éléments à prendre en compte. Aujourd’hui, le bio représente 12milliards d’euros, mais seulement 5 à 6 % de notre alimentation. Et certaines agricultrices et certains agriculteurs bio vendent encore en dessous de leur coût de production, notamment parce qu’ils dépendent de grossistes ou d’importations.
Les labels bio garantissent aujourd’hui des pratiques, mais pas forcément une juste rémunération. Et plus d’un produit bio sur trois est importé. Donc acheter bio ne garantit pas forcément de soutenir un producteur français.
Un bon exemple, c’est le label Bio Équitable en France, qui garantit du bio 100% français avec un prix minimum garanti sur plusieurs années, ce qui sécurisevraiment les fermes. Aujourd’hui, environ 5 000 fermes sont engagées dans ce label.
Et si on veut aller encore plus loin, on a aussi les AMAP, les Associationspour le maintien d’une agriculture paysanne. Là, on s’engage directement avecun agriculteur ou une agricultrice, souvent sur plusieurs mois. On paie à l’avance et on reçoit chaque semaine un panier. Cela change tout, parce que l’agriculteur a une visibilité financière, il n’est plus dépendant du prix du marché, et on partage avec lui les aléas de production.
Timothée
Moi, j’ai entendu parler d’une entreprise qui est en train de pas mal exploser, j’ai l’impression : La Fourche. On en pense quoi ?
Léa
Oui, c’est un magasin bio en ligne avec un modèle différent : un système d’adhésion qui permet de réduire les marges et de proposer des produits bio jusqu’à 50 % moins chers que dans les magasins traditionnels, ce qui rend le bio plus accessible. Leur catalogue compte plus de 4 500 références bio,choisies avec un cahier des charges assez strict : pas d’OGM, pas d’additifs controversés.
Mais surtout, La Fourche soutient réellement des producteurs et productricesengagés. Ils mettent en avant des produits d’origine France et soutiennent lecommerce équitable. Et pour rendre leur offre plus accessible, ils ontdéveloppé un programme : une adhésion achetée, une adhésion offerte pour unfoyer en difficulté. C’est donc une vraie démarche de démocratisation du bio.Ce n’est pas de la vente directe, mais c’est un modèle qui pousse à une consommation bio française, plus juste et plus accessible.
Timothée
Et donc, tu voulais nous parler de cinq réflexes simples à mettre en place. Quels sont-ils ?
Léa
Oui. Si on retient quelques réflexes : regarder l’origine France, et encore mieux si c’est une origine locale, de notre région ; essayer de connaître et d’identifier la productrice ou le producteur derrière le produit, notamment enallant sur les marchés ; bien faire la différence avec les primeurs, qui ne sont pas forcément les producteurs ; poser des questions, recréer du lien ; etmanger des fruits et légumes de saison.
Timothée
Merci beaucoup, Léa, pour cet éclairage, c’était super. Vincent, avant de se quitter, nous, on a un petit jeu : une minute top chrono pour répondre par « vu» ou « pas vu » à cinq infos positives récentes. Qui l’eût vu ? La Colombie interdit toute nouvelle exploitation minière, pétrolière et gazièresur l’ensemble de l’Amazonie colombienne. C’est quand même 42 % du territoire.
Vincent
Pas vu. Intéressant.
Timothée
L’objectif, c’est bien sûr de protéger la forêt et les écosystèmes, en bloquant l’expansion de l’extraction d’hydrocarbures et des mines industrielles dans la région.
Vincent
Ils ne risquent pas de se faire attaquer par Trump ?
Timothée
C’est possible. Peut-être qu’ils l’ont caché pour le moment. Il est trop préoccupé par la guerre en Iran. Qui l’eût vu ? En janvier 2026, NewYork a enregistré une baisse significative de la criminalité. On parle de 60 %de chute par rapport à janvier 2025.
Vincent
Non, pas vu non plus. Je n’écoute pas assez les infos, dis donc.
Timothée
Moi non plus, je ne connaissais pas. Mais il y a eu des mesures mises en place, comme le plan hivernal de réduction de la violence, qui a mobilisé jusqu’à 1 800 agents chaque nuit. Et cela a vraiment permis de faire baisser la criminalité.
Qui l’eût vu ? En 2026, le port de Caen-Ouistreham accueillera des cargos à voile comme Artemis, un navire de 80 mètres de long, 50 mètres de haut, capable de transporter jusqu’à 1 000 tonnes de marchandises.
Vincent
Génial. Pareil, je n’avais pas vu ça, mais je vois qu’il y a beaucoup d’initiatives autour de la voile, à la fois pour le transport de personnes et de marchandises. Cela a commencé sur des transports de cacao ou de produits àforte valeur ajoutée, qui peuvent se permettre de prendre le temps de traverser. Je trouve ça bien qu’il y ait des initiatives de ce type.
Timothée
Même si leur capacité est 300 fois inférieure à celle des cargos classiques,ils émettent quand même 15 fois moins de gaz à effet de serre. Donc c’est intéressant à promouvoir. Et on va rester dans le transport maritime pour cette dernière brève. Qui l’eût vu ? Un ferry 100 % électrique est entré en service le 10 mars 2026. C’est le Baltic Whale, qui relie le Danemark à l’Allemagne.
Vincent
Alors ça, pas vu du tout.
Timothée
Moi non plus, je te rassure. C’est l’un des plus grands ferries électriques au monde, avec une batterie d’environ 10 mégawattheures, et cela permet de faire la traversée sans émission directe. Il transporte jusqu’à 66 unités de chargement, 140 passagers, en 45 minutes, et il se recharge en 12 minutes à quai. Franchement, qui l’eût cru ?
En tout cas, merci beaucoup Vincent, merci Léa. Qui l’eût cru que l’on pourrait participer à la transition agroécologique grâce à notre épargne ? Qui l’eût cru que l’on pourrait investir dans une ferme ? On parle toujours des start-up,mais il y a aussi les fermes où l’on peut mettre notre argent. Et qui l’eût cru que l’on puisse relancer le renouvellement des générations agricoles grâce à un modèle d’investissement participatif ?
Merci Vincent, merci Léa, et merci à tous de nous avoir écoutés. La prochaine fois, nous aurons la chance d’échanger avec iDids, qui a développé une plateforme pour rendre accessible le mécénat de compétences en entreprise. Maison ne vous en dit pas plus. Merci.
Vincent
Merci beaucoup.
Léa
Merci Timothée.




























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