Edito et présentation des invités
Timothée : Aujourd’hui, dans Qui l’eût cru, on va parler d’un énorme gâchis, une énergie produite, payée, puis jetée dans l’air. En Europe, la chaleur fatale, cette chaleur industrielle inutilisée, représente l’équivalent de la production de 100 réacteurs nucléaires. J’ai bien dit : 100 réacteurs.
Alors que, pendant ce temps-là, la production de froid pour maintenir au frais nos denrées ou nos médicaments reste l’angle mort de la transition énergétique. Pas de solutions renouvelables compétitives, des installations qui fuient et des gaz réfrigérants qui pèsent lourd dans notre bilan carbone.
Autrement dit, on gaspille massivement de la chaleur et on ne sait pas produire du froid proprement. Un double paradoxe.
Et c’est là qu’intervient Water Horizon. Leur idée ? Transformer cette chaleur perdue et invisible en froid décarboné, sans fluide frigorigène, sans compression mécanique, grâce à une technologie de stockage et de transport de l’énergie capable de récupérer la chaleur fatale, de la stocker, puis de la restituer sous forme de froid.
Et franchement, qui l’eût cru ?
Et pour en parler, j’ai le plaisir d’accueillir Jean-Emmanuel Faure, le fondateur de Water Horizon. Bonjour Jean-Emmanuel. Bienvenue à nos côtés et pour la première fois dans Qui l’eût cru, celui qui à lui seul pourrait rafraîchir tout Paris par tant de canicules, si on savait récupérer la chaleur produite lors de ces nombreux marathons, c’est notre directeur général Victor Moulard. Bienvenue à tous dans Qui l'eût cru.
Parcours et fonctionnement de la solution
Timothée : Re-bonjour Jean-Emmanuel. Peut-être, avant de rentrer dans ta solution technique parce qu’il y a des gens qui ne savent pas forcément ce qu’est la chaleur fatale ni ce qu’est la production de froid pourrais-tu raconter un peu l’histoire derrière ce projet d’entreprise ? Ça a commencé où, quand, comment ?
Jean-Emmanuel : Alors, pour la petite histoire, j’ai eu cette idée à la base quand j’étais en prépa, en Maths sup–Maths spé. Au départ, je voulais appliquer cette idée à la désalinisation de l’eau de mer.
J’ai fait comme… comme tout étudiant de prépa, j’ai pris la meilleure école que j’avais dans un classement qui, au fond, ne veut pas dire grand-chose. Et je me suis retrouvé dans une école où je faisais de la thermodynamique et de la mécanique des fluides, précisément le domaine dans lequel j’allais développer les compétences nécessaires pour concrétiser mon projet.
Pendant mes années à l’école, j’ai présenté cette idée à un professeur et j’ai obtenu le statut d’étudiant-entrepreneur, qui est un peu comme celui de sportif de haut niveau. Ça m’a permis d’allier à la fois l’entrepreneuriat et les études.
À la sortie de l’école, je devais être un petit peu fou, un petit peu inconscient sans doute beaucoup des deux pour me dire que j’allais me lancer dans l’entrepreneuriat sans rien y connaître.
Et c’est comme ça qu’a commencé l’aventure Water Horizon.
Timothée : On est en quelle année ?

Jean-Emmanuel : On est en 2015 à ce moment-là. Et les temps sont longs pour les startups industrielles.
Je commence donc l’aventure Water Horizon dans le garage de mes parents, à fabriquer des prototypes avec des tuyaux achetés chez Castorama. Puis j’intègre l’incubateur Midi-Pyrénées, où l’on me pose des questions simples :
« Tu veux vendre à qui ? Pourquoi ? Combien ? Comment ? »
Des questions de base que, moi, en tant que bon ingénieur thermo dynamicien, je ne m’étais absolument pas posées.
C’est là que je me suis rendu compte que la désalinisation allait être compliquée. J’ai donc pivoté vers la valorisation de la chaleur fatale.
Timothée : Qu’est-ce que c’est que la chaleur fatale ?
Jean-Emmanuel : Alors, la chaleur fatale, c’est un mot barbare pour quelque chose de très simple. La chaleur fatale, c’est toute la chaleur consommée par les industriels qu’ils n’utilisent pas et qu’ils vont donc rejeter dans la nature.
Les sources peuvent être vraiment diverses. Pour donner une idée, la chaleur fatale, ce sont les fumées qui sortent des chaudières, l’air chaud issu d’un processus, l’eau chaude, les vapeurs, les buées… Bref, toute la chaleur que l’industrie produit et rejette dans la nature.
Elle peut être diffuse, par exemple à travers une porte ouverte, mais elle peut aussi être rejetée volontairement à l’extérieur parce que l’industriel n’en a pas besoin.
Et ça, c’est extrêmement visible dans la plupart des procédés où il y a de la chaleur fatale : on a littéralement un ventilateur qui souffle de l’air chaud dehors.
Timothée : Et donc toi, ton idée ? Et c’est l’idée du coup développée dans Water Horizon, c’est de repérer cette chaleur fatale et de la transformer en quelque chose d’utile pour un industriel, une entreprise ?
Jean-Emmanuel : Exactement. Dans une économie traditionnellement linéaire, cette chaleur fatale est un déchet pour l’industriel : il ne peut rien en faire. Donc, comme tout déchet dans une économie linéaire, il la jette.
Tout l’objectif de Water Horizon est justement de se dire que ce déchet, cette chaleur fatale, peut devenir un intrant, peut être valorisé pour un autre industriel.
Et c’est là que Water Horizon intervient : nous servons d’intermédiaire pour transformer le déchet d’un industriel en quelque chose de valorisable pour quelqu’un d’autre.
Timothée : Est-ce que du coup tu peux rentrer un petit peu dans le détail de ce que vous proposez ?Concrètement du coup, Water Horizon, qu’est-ce que c’est ? C’est un industriel? C’est un équipementier ? C’est une solution ? Service clé en main ?
Jean-Emmanuel : Alors concrètement, chez Water Horizon, nous avons développé une technologie de stockage de la chaleur. Par analogie avec ce qu’on pourrait appeler une batterie électrique, nous avons créé une batterie thermique.
L’objectif de cette batterie est de récupérer la chaleur fatale industrielle et de la stocker. Une fois la batterie chargée, on peut la transporter sur 10 ou 20 kilomètres il n’y a pas besoin d’aller loin afin de distribuer l’énergie stockée à un consommateur distant, sous forme d’énergie renouvelable.
On passe ainsi d’une économie traditionnellement linéaire à une économie circulaire.
Cette batterie présente un deuxième avantage majeur, on la charge avec de la chaleur c’est toujours de la chaleur qui entre dans la batterie puis on la stocke sous forme de réaction chimique, ce qui signifie qu’il n’y a pas de déperdition dans le temps. On peut conserver cette chaleur pendant plusieurs années sans perdre le potentiel de réaction.
Enfin, autre avantage important : lorsqu’elle restitue l’énergie, la batterie est capable de le faire soit sous forme de chaleur, soit sous forme de froid, soit les deux.
« L’objectif de Water Horizon est donc de récupérer la chaleur fatale, de la stocker, de la transporter, puis de la redistribuer sous forme de froid renouvelable à un consommateur distant. »
Capsule expert #1
Timothée : C’est le moment justement de rentrer un peu dans le froid. Victor, parce que tu voulais nous parler de la technologie qui a rendu le monde productif. De quoi on parle ?
Victor : Eh bien, si on regarde, le froid, c’est absolument tout, c’est absolument partout. C’est l’une des technologies les plus déterminantes pour notre économie moderne, mais aussi l’une des plus invisibles.
Le froid, ce n’est pas seulement le réfrigérateur ou la climatisation, c’est un pilier de notre économie, sans lequel elle ne fonctionnerait tout simplement pas.
D’abord, si l’on zoome sur l’alimentation, autrefois, on consommait ce qui était produit localement, dans un rayon d’environ 50kilomètres. Aujourd’hui, la chaîne du froid permet de transporter les marchandises grâce aux cargos réfrigérés, de généraliser les supermarchés et de sécuriser l’approvisionnement alimentaire.
Ensuite, la productivité. La température a un impact direct sur les capacités physiques et cognitives. Au-delà de 30 °C, la concentration baisse de 10 à 15%, les erreurs augmentent et les accidents se multiplient.
Les métiers manuels et opérationnels les plus exposés usines, entrepôts, chantiers, restauration, transports, maintenance voient la chaleur réduire l’endurance, ralentir les cadences et dégrader la sécurité, avec des effets immédiats sur la productivité.
La régulation thermique devient donc une condition de soutenabilité du travail, au même titre que l’ergonomie ou la prévention des risques. Sans elle, certaines activités deviennent difficilement viables.
Timothée : Et notamment là, des activités qui vont avoir un impact majeur sur le développement économique français et mondial, c’est les fameuses infrastructures numériques, ces data centers qui consomment énormément d’énergie qu’on va devoir, j’imagine, refroidir.
Victor : Effectivement, un serveur informatique produit énormément de chaleur qu’il faut pouvoir refroidir. Aujourd’hui, dans un data center, environ 40 % je dis bien 40% de l’énergie consommée sert uniquement à le refroidir.
Sans froid, il n’y aurait ni cloud, ni paiement enligne, ni l'intelligence artificielle, ni streaming, etc.
Le froid est littéralement la colonne vertébrale de l’économie digitale.
Timothée : Et c’est là où justement Water a raison. On pourra rentrer peut-être dans les détails un peu chiffrés de ce que vous apportez en termes d’impact environnemental, puisque ce froid, malheureusement, aujourd’hui, il a un impact énorme sur l’environnement parce qu’on a du mal à faire du froid décarboné.
Victor : Effectivement, on le voit : le froid est vital, on en a besoin partout. Mais aujourd’hui, le froid est aussi…une sorte de catastrophe environnementale, puisque la majorité des technologies reposent encore largement sur des fluides frigorigènes.
Ces fluides ont un fort impact climatique, en particulier les HFC (hydrofluorocarbures), qui représentent environ 3% des émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne et cette part peut être encore plus élevée à l’échelle mondiale.
Si l’on zoome notamment sur l’air conditionné, on constate qu’il représente environ 7% de l’électricité mondiale et entre 3 et5% des émissions mondiales de CO₂.
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Faciliter le passage à l’action
Timothée : Pour donner un ordre de grandeur, c’est à peu près le même niveau que l’ensemble de l’aviation mondiale, donc ce n’est absolument pas négligeable.
C’est vrai qu’on culpabilise beaucoup celles et ceux qui prennent l’avion. Mais quand on utilise notre téléphone et que des données transitent sur Internet, au final, on peut aussi être polluant que quelqu’un qui part en vacances à l’autre bout du monde.
Bien sûr, il faut toujours garder de la mesure dans ses usages. Et je ne prône pas, je tiens à le dire tout de suite, l’arrêt total des voyages internationaux.
Mais du coup, Jean-Emmanuel, par rapport à ce sujet, est-ce que tu peux t’adresser à n’importe quel type de secteur, ou bien y a-t-il des domaines pour lesquels ta technologie a moins d’intérêt ?
Les data centers, par exemple, j’imagine que c’est un véritable boulevard pour commercialiser ton produit.
Jean-Emmanuel : Tout à fait. Nous, nous avons un modèle économique de cooling as a service, c’est-à-dire que nous ne vendons pas les équipements, mais les kilowattheures de froid qui sortent de notre batterie.
Pour que ce modèle soit compétitif et apporte une vraie valeur ajoutée aux consommateurs, nous ciblons les gros consommateurs de froid.
Typiquement, les data centers sont une cible évidente pour Water Horizon : nous allons les aider à décarboner entièrement leur production de froid.
À l’inverse, les petits clients par exemple un bâtiment de trois étages climatisé seulement deux mois par an sont des profils que nous ne pouvons pas adresser, en tout cas pas avec une solution compétitive. Tout simplement parce que notre technologie serait trop coûteuse pour un usage trop ponctuel dans le temps.
Chez Water Horizon, nous recherchons donc avant tout des industriels qui consomment beaucoup de froid, toute l’année.
Timothée : Quand tu dis gros industriels, alors on a bien compris du coup les data centers. J’imagine des industriels qui vont devoir produire du froid dans l’agroalimentaire pour conserver des denrées. La grande distribution, les hypermarchés, est-ce que c’est un acteur que vous ciblez ?
Jean-Emmanuel : Exactement. Nous n’allons pas cibler les petits ensembles tertiaires, comme je l’ai dit.
En revanche, les grands ensembles tertiaires typiquement les hypermarchés, les aéroports ou encore les ensembles hospitaliers qui consomment d’importantes quantités de froid, toute l’année, sont des cibles pour lesquelles Water Horizon apporte beaucoup de valeur ajoutée et un fort potentiel de décarbonation.
Timothée : Et donc là concrètement, je suis un hypermarché ou un data center, comment je fais pour passer commande chez vous ?Combien de temps ça dure ? Combien ça va me coûter ? C’est quoi un peu les freins qu’il va falloir qu’on levait?

Jean-Emmanuel : Alors, quand on nous contacte, ce qui est vraiment important, c’est que nous sommes dans un modèle de service : c’est-à-dire que nous nous occupons de tout, et le client ne s’occupe de rien.
Dans une logique assez similaire, nous allons dimensionner le projet, trouver le producteur de chaleur si c’est le consommateur qui nous contacte, monter le projet, le financer, puis l’exploiter, afin de livrer des kWh de froid renouvelable et compétitif aux consommateurs.
Nous gérons donc toute la chaîne en amont. Le consommateur, lui, se contente d’utiliser le froid dont il a besoin et ne paie que ce qu’il consomme.
Pour faire une analogie simple, c’est comme le compteur Linky que le client a chez lui : il dispose d’une puissance installée, mais ne paie que l’électricité qu’il utilise réellement.
De la même manière, nous installons un compteur d’énergie froide, et le client ne paiera que le froid effectivement consommé.
Timothée : Et ce kilowattheure de froid ? Comment il est décarboné ? Est-ce que vous avez des mesures ? Et en termes d’euros, est-ce que c’est un peu plus cher ? Est-ce que c’est moins cher que si je continuais à consommer mon froid classique ?
Jean-Emmanuel : Chez Water Horizon, nous avons une véritable volonté d’avoir un impact global.
L’impact économique fait pleinement partie de la valeur que nous devons apporter au client. Ainsi, tous les projets que nous proposons sont plus compétitifs et plus rentables que la solution de froid traditionnelle dont dispose le consommateur.
Je parle bien ici des gros consommateurs. Les plus petits, justement, nous ne les ciblons pas, car nous ne serions pas capables de leur apporter cette valeur économique.
Sur la partie décarbonation, aujourd’hui, cela dépend forcément des projets et des usages. Mais la majorité de nos projets permettent une réduction de 90 à 95% des émissions de CO₂ liées à la production de froid que nous remplaçons.
C’est donc un impact réellement significatif pour le client et tout cela sans qu’il ait besoin d’investir lui-même dans sa transition énergétique.
Timothée : Donc c’est un peu ça aussi votre promesse vous réduisez la facture carbone de l’entreprise, sa facture énergétique et donc sa facture économique et tout ça sans débourser un euro de capex quoi. Je crois que ça, ça nous parle chez R3. Et peut-être juste pour illustrer de manière concrète un projet que vous avez aujourd’hui, le projet phare de Water Horizon, c’est quoi ?
Jean-Emmanuel : Alors, concrètement, aujourd’hui, nous avons déjà des projets opérationnels.
Le premier projet que nous avons développé se situe à Toulouse, puisque Water Horizon est une start-up toulousaine. Nous y récupérons la chaleur de l’incinérateur d’ordures ménagères autrement dit, l’endroit où les poubelles sont brûlées.
Ce procédé génère une quantité de chaleur absolument colossale. Une partie est déjà valorisée via des réseaux de chaleur urbains, mais il en reste encore une part conséquente qui ne l’est pas.
Et là, cette chaleur fatale est vraiment visible, il y a un ventilateur d’environ 500 m² qui souffle de l’air chaud à 130°C vers l’extérieur. C’est l’exemple parfait de chaleur fatale.
Nous venons nous y connecter, nous chargeons l’énergie, nous la transportons sur 15 kilomètres, puis nous l’utilisons pour réfrigérer une patinoire à Toulouse, où nous produisons tout simplement la glace nécessaire à son fonctionnement.
Timothée : Alors moi parce que je ne suis pas ingénieur juste quand tu dis je Récupère la chaleur, c’est quoi ? Vous avez des gros capteurs qui viennent prendre l’air chaud ? Comment vous faites ?
Jean-Emmanuel : Elle est en réalité déjà récupérée au moment où les déchets sont brûlés. Ensuite, deux cas de figure :
soit elle est utilisée dans le réseau de chaleur, via une canalisation où de la vapeur est envoyée dans le réseau ;
soit elle n’est pas utilisée et elle part vers ce qu’on appelle un aérocondenseur, c’est-à-dire un grand ventilateur qui refroidit la vapeur pour qu’elle puisse être réutilisée.
Nous, nous venons simplement nous raccorder en amont: nous faisons un bypass sur cette canalisation pour récupérer la vapeur avant qu’elle n’arrive dans le ventilateur.
Timothée : Et cette vapeur, vous la récupérez, vous la stockez dans une batterie, puis vous livrez la batterie chargée à la patinoire.
Concrètement, ça ressemble à quoi en termes d’exploitation?
Une batterie, par exemple, ça représente combien de kilowattheures ?Autrement dit, à quelle fréquence je dois faire la rotation : aller chercher une batterie chargée à l’incinérateur, la livrer à la patinoire, puis repartir ?
Jean-Emmanuel : Alors, on parle plutôt en mégawattheures, parce qu’il s’agit de très grosses batteries.
Celles qui sont installées aujourd’hui font environ 1 MW, donc on est vraiment sur des échelles de puissance élevées.
Par exemple, pour un projet comme celui de la patinoire, on effectue une rotation tous les 4 à 5 jours afin d’assurer la livraison d’énergie.
Sachant que cela correspond à une rotation moyenne : nous disposons aussi de stock sur place, ce qui nous permet, par exemple, de faire deux rotations d’affilée, puis de ne plus en faire pendant dix jours.
Nous ne sommes donc pas contraints de fonctionner en flux tendu.
Capsule expert #2
Timothée : D’accord, donc c’est vraiment un modèle d’économie de la fonctionnalité poussée sur la chaleur fatale. Je n’avais jamais entendu parler, donc c’est super, bravo. Je voulais passer peut-être la parole à Victor, parce que là, du coup, vous transportez de l’énergie, mais il y a aussi la nature qui transporte de l’énergie, et ça, on le connaît un peu moins.
Victor : Ce que fait Water Horizon est captivant. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir que, comme beaucoup d’entreprises innovantes, Water Horizon a aussi su s’inspirer de la nature et de ce qu’elle fait depuis toujours.
Quand on pense au transport d’énergie, le cliché consiste à imaginer de gros câbles électriques ou des batteries. Pourtant, la nature transporte elle aussi de l’énergie depuis toujours.
On peut d’abord parler des changements d’état :l’évaporation et la condensation transportent ce qu’on appelle la chaleur latente, c’est-à-dire de l’énergie stockée de manière invisible dans la vapeur d’eau.
Ensuite, il y a le déplacement de matière : par exemple, de l’eau chaude qui circule et emporte la chaleur avec elle.

Timothée : Par exemple, alors là, tu penses à quoi ?
Victor : Ce qu’on peut observer très régulièrement quand on lève les yeux surtout à Paris ce sont les nuages.
À la surface des océans, l’eau s’évapore et stocke de l’énergie. Le vent transporte ensuite cette vapeur sur de longues distances. Puis, plus loin, elle se condense en gouttes d’eau et libère brutalement l’énergie accumulée.
C’est ce mécanisme qui alimente les pluies, les orages et les tempêtes tropicales. Une tempête peut ainsi libérer une quantité d’énergie colossale, simplement à cause de ces changements d’état.
Timothée : On parle beaucoup des océans, les réservoirs thermiques ou des grandes batteries. C’est peut-être un peu des batteries thermiques naturelles, c’est ça, les océans ?
Victor : Les océans, on peut les voir comme de grands réservoirs thermiques. Ils absorbent, stockent et déplacent la chaleur grâce à leur énorme capacité thermique et aux courants marins.
Par exemple, le Gulf Stream, courant océanique chaud de l’Atlantique Nord, transporte de la chaleur vers l’Europe, contribuant largement à adoucir le climat sans moteur, sans émission. Et ça, Timothée… qui l’eût cru ?
Il faut tout de même rappeler que ces grands moteurs naturels sont aujourd’hui perturbés par le dérèglement climatique.
Un réchauffement d’un degré augmente l’évaporation d’environ 7%, ce qui amplifie le cycle de l’eau : plus de vapeur dans l’atmosphère, donc davantage d’orages intenses, de pluies extrêmes, et parfois aussi plus de sécheresses entre les épisodes pluvieux.
Les courants océaniques ne sont pas épargnés non plus.
Lorsqu’on observe le Gulf Stream, on constate des signes de ralentissement qui pourraient modifier durablement les transferts de chaleur dont dépend le climat européen.
"Enfin, pour conclure cette capsule : lorsque la nature change de rythme, c’est toute la machine climatique qui se transforme."
On s’engage !
Timothée : Oui, tu fais bien référence à le film Le Jour d’après, ce blockbuster de Roland Emmerich sorti en 2004 où un effondrement brutal des courants atlantiques notamment du GulfStream entraîne une série de catastrophes climatiques et une glaciation quasi instantanée de l’hémisphère Nord, comme à New York.
Dans la réalité scientifique, ce scénario est extrêmement exagéré : les modèles climatiques ne prévoient pas une interruption brutale de la circulation atlantique en quelques jours, ni une glaciation instantanée comme dans le film.
Cela dit, le film s’appuie sur un mécanisme réel : la circulation océanique, dont fait partie le Gulf Stream, joue un rôle essentiel dans le transport de chaleur vers l’Europe et le reste du monde. Une perturbation durable de ce système pourrait modifier les climats régionaux, même si ce serait sur des décennies et pas du jour au lendemain.
Jean-Emmanuel : Alors, chez Water Horizon, nous avons déjà déployé nos premières unités chez des clients.
À l’été 2025, nous avons levé 18 millions d’euros afin de déployer la solution à grande échelle, en France comme à l’international. Nous sommes donc clairement entrés dans une phase d’expansion.
Aujourd’hui, nous faisons face à beaucoup de demandes. Tout l’enjeu consiste donc à nous structurer pour pouvoir y répondre et y répondre rapidement puisqu’il s’agit d’une solution industrielle.
L’objectif de Water Horizon est désormais de massifier le déploiement : d’abord en France, puis, dans les 12 à 18 prochains mois, à l’étranger.
Timothée : Et sur un secteur en particulier, oules freins, parce que c’est vrai que c’est une solution qui peut être un peu technique pour certains, c’est quoi les principaux freins ? ou que tu es confronté dans le quotidien de déploiement de la solution ?

Jean-Emmanuel : Nous arrivons avec une solution de cooling as a service. Par définition, nous nous adressons à des clients qui ont un besoin de renouvellement d’équipement au moment où nous intervenons. Typiquement, un client qui a changé ses groupes frigorifiques il y a trois ans bénéficiera de moins d’avantages qu’un client dont les équipements ont quinze ans et qui se pose justement la question de les remplacer. À ce moment-là, nous arrivons au bon timing pour lui dire qu’il n’a pas besoin de réinvestir, puisque nous nous en occupons à sa place.
Il existe aussi une deuxième catégorie de clients avec des équipements plus récents, mais confrontés à l’évolution de la réglementation sur les fluides frigorigènes et les émissions de CO₂. Eux aussi font face à un mur d’investissement, et nous intervenons précisément pour leur apporter une alternative compétitive et décarbonée.
En termes de segments de marché, plusieurs verticales se dégagent. D’abord les data centers, qui connaissent une croissance très forte et ont un besoin majeur de décarbonation du froid. Ensuite l’agroalimentaire, notamment les grands entrepôts frigorifiques, qui sont des consommateurs massifs de froid, même si cela reste peu visible de l’extérieur. Nous adressons également les grands ensembles tertiaires comme les hôpitaux, les aéroports ou les hypermarchés, qui consomment eux aussi d’importantes quantités de froid.
Enfin, une dernière verticale est en train d’émerger :celle des réseaux de froid urbains. Avec les canicules et les problèmes de surchauffe en ville, ces réseaux constituent une solution clé pour rafraîchir les zones urbaines tout en limitant les îlots de chaleur. La technologie de Water Horizon permettrait ainsi de produire du froid à l’échelle d’une ville, sans émission de carbone.
Timothée : Par exemple et ce sera d’ailleurs une très bonne transition vers le sujet du refroidissement des villes de demain que va aborder Victor on peut imaginer qu’un jour, dans mon appartement du 20ᵉ arrondissement, en pleine canicule, je puisse simplement appuyer sur un bouton.
Et qu’au lieu d’utiliser de l’électricité classique, mon logement soit rafraîchi grâce à du froid décarboné, sans rejeter de chaleur à l’extérieur.
Jean-Emmanuel : Exactement. Les réseaux de froid fonctionnent comme les réseaux de chaleur : ce sont des tuyaux d’eau froide ou d’eau chaude qui passent sous les trottoirs et qui viennent alimenter en chaleur ou en froid votre appartement, à l’échelle d’un bâtiment ou d’un quartier.
Ces réseaux permettent de mutualiser les moyens de production.
Pour la chaleur, on cherche généralement des sources décarbonées, biomasse, biogaz ou encore chaleur fatale.
En revanche, pour les réseaux de froid, il n’existe aujourd’hui qu’une solution dominante, les gros groupes frigorifiques, encore fortement émetteurs de carbone.
L’enjeu est donc, à cette échelle centralisée, de remplacer ces groupes frigorifiques par une production de froid décarboné capable d’alimenter tout le réseau.
Timothée : Et l’adaptation, j’imagine, aux villes est quand même assez lourde. Il faut reconstruire, il faut casser les routes, créer des tuyaux et les brancher dans les appartements ?
Jean-Emmanuel : Alors, casser les routes, c’est déjà… en cours de réalisation : cela se fait de plus en plus dans une logique de mutualisation des réseaux.
Oui, il faut créer ces tranchées. Mais l’impact carbone de la construction d’un réseau qu’il soit de chaleur ou de froid reste très faible au regard de son efficacité globale sur dix à quinze ans d’exploitation.
Autrement dit, le bilan environnemental de ces infrastructures est largement positif sur la durée.
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Capsule expert #3
Timothée : Victor, tu voulais nous parler un peu des villes de demain. Comment les refroidir ? Parce que malheureusement, on annonce des niveaux de réchauffement quand même à plus de 2, 3, 4 degrés en fonction des régions. Même en France. Et donc, quelles sont les solutions qu’on va avoir à disposition ?
Victor : Oui Timothée, je vais vous parler des villes et de la manière de les rendre plus habitables dans un monde toujours plus chaud.
La première chose à observer, c’est la ville elle-même et la façon dont elle réagit au soleil. Aujourd’hui, le bitume, les toits et les façades sont généralement sombres. Ils absorbent énormément d’énergie, que la ville restitue ensuite, parfois toute la nuit.
Rien qu’en jouant sur la couleur des surfaces, on peut déjà faire une vraie différence. Une surface claire renvoie une grande partie du rayonnement solaire, c’est ce qu’on appelle l’effet d’albédo.
Appliquée au bâtiment, l’installation de toits clairs peut avoir des impacts immédiats. Cela peut faire baisser la température extérieure d’une ville d’environ 1,2 °C en moyenne, et jusqu’à 2°C dans certains endroits très chauds.
Et ces chiffres, Timothée, viennent directement d’une étude réalisée par l’UCL en 2024.
Timothée : Donc ce n’est pas un mythe, changer la couleur des toits, ça fonctionne ?
Victor : Oui, ça fonctionne. Mais évidemment, il ne faut pas s’arrêter là. Il faut aussi regarder comment dissiper une partie de cette chaleur.
Et c’est là que les végétaux entrent en jeu. Lesplantes transpirent, l’eau s’évapore, et c’est cette évaporationqui absorbe de l’énergie : un refroidissement naturel et continu.
Un parc, une rue arborée ou une courvégétalisée créent de véritables îlots de fraîcheur. On y observedes températures plus basses et des variations thermiques moinsbrutales lors des épisodes de forte canicule.
Timothée : Mais alors, ce que j’ai du mal encore à percevoir, c’est que même s’il y a des zones plus fraîches et que l’air ne bouge pas, Pour moi, la chaleur reste quand même coincée.
Victor : Tu as tout à fait compris, c’est bien un ensemble de leviers qui permet de répondre au problème. Il faut notamment travailler sur la circulation de l’air.
"Dans beaucoup de villes, la chaleur s’accumule parce que l’air chaud reste piégé entre les bâtiments : c’est ce qu’on appelle l’effet de canyon urbain.
Quand les rues sont étroites, mal orientées ou trop denses, le vent ne circule plus."
À l’inverse, quand on pense la ville pour laisser passer l’air orientation des rues selon les vents dominants, ouverture de grandes places, enchaînement de parcs alignés la chaleur peut s’évacuer naturellement.
À l’échelle urbaine, ces espaces jouent le rôle de véritables couloirs de ventilation. C’est donc avant tout une question d’architecture urbaine.
Ce qui est intéressant, c’est que ces leviers deviennent aujourd’hui des priorités politiques locales, notamment à l’approche des élections municipales. Et certaines villes n’ont pas attendu pour agir.
Prenons deux exemples : À Paris, le programme Cours Oasis transforme progressivement les cours d’école en espaces végétalisés, perméables et ouverts l’été. Ces aménagements créent de véritables îlots de fraîcheur, avec jusqu’à –4°C mesurés lors de fortes chaleurs.
À Marseille, où les canicules sont particulièrement intenses, la métropole déploie des parcours fraîcheur dans le cadre du programme européen Cool Noons.
Des pergolas, des zones d’ombre et des points d’eau ont été installés sur plusieurs sites, notamment sur l’esplanade du Mucem, où la température peut passer de 48 °C en plein soleil à environ 34°C sous les pergolas. Des exemples très concrets de solutions qui fonctionnent.
Pour terminer, j’aimerais évoquer une exposition que j’ai découverte récemment à la Cité de l’architecture et du patrimoine, intitulée « Les Quartiers de demain ».
Lancée en juin 2023 par le Président de la République, cette consultation internationale vise à transformer dix quartiers prioritaires en France.
Son objectif est simple : imaginer un nouvel art de bâtir pour améliorer la qualité de vie tout en respectant l’environnement. Architectes, urbanistes et habitants y esquissent un récit collectif renouvelé et dessinent des perspectives concrètes pour construire, dès aujourd’hui, une ville plus durable, plus inclusive et résolument tournée vers l’avenir.
Le podcast est accessible sur les plateformes suivantes : Spotify, Apple Podcast, Deezer, Amazon Music...
Installez-vous, on vous emmène dans les coulisses d’une révolution de l'énergie !













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