El Niño, comment ça marche ?
El Niño est un réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique équatorial, du centre jusqu'aux côtes de l'Amérique du Sud. Il revient tous les 2 à 7 ans, selon Météo-France, et modifie la circulation de l'atmosphère à l'échelle de la planète : sécheresses d'un côté, pluies diluviennes de l'autre.
Pour le comprendre, imaginez le Pacifique comme une immense baignoire de 15 000 km de large, dont l'eau chaude de surface peut glisser d'un bout à l'autre. Tout se joue en quatre temps.
Étape 1 : en temps normal, le vent pousse l'eau chaude vers l'Asie.
Des vents réguliers, les alizés, soufflent d'est en ouest le long de l'équateur. Ils chassent l'eau chaude de surface vers l'Indonésie et l'Australie, où elle s'accumule en une vaste « piscine chaude ». Au large du Pérou, l'eau chassée est remplacée par de l'eau froide qui remonte des profondeurs : c'est l'upwelling, très riche en nutriments, qui fait des côtes péruviennes l'une des zones de pêche les plus productives au monde. Au-dessus de la piscine chaude, l'air humide monte et déclenche de fortes pluies. Il redescend, sec, au-dessus du Pacifique est. Cette boucle s'appelle la circulation de Walker.
Étape 2 : les alizés faiblissent.
Pour des raisons encore étudiées, des coups de vent d'ouest viennent parfois contrarier les alizés. L'eau chaude, moins retenue, commence à refluer vers l'est, comme dans une baignoire qu'on redresse.
Étape 3 : le phénomène s'emballe.
Plus l'eau se réchauffe à l'est, plus la différence de température entre les deux rives du Pacifique diminue. Or c'est justement cette différence qui entretient les alizés. Ils faiblissent donc encore, ce qui laisse passer encore plus d'eau chaude. Les climatologues appellent ce cercle vicieux la rétroaction de Bjerknes, du nom du météorologue norvégien qui l'a décrite.
Étape 4 : le dérèglement se propage à toute la planète.
Les pluies suivent l'eau chaude et migrent vers le centre du Pacifique. L'Indonésie et l'Australie s'assèchent, les côtes du Pérou et de l'Équateur sont inondées. Et comme la circulation de l'atmosphère est un tout, la perturbation se transmet à des milliers de kilomètres, comme les ondes d'un caillou jeté dans l'eau : on parle de téléconnexions.

El Niño a un « jumeau inversé », La Niña, et les deux forment un même cycle que les scientifiques appellent ENSO (El Niño-Oscillation australe). Le nom El Niño, « l'Enfant » en espagnol, vient des pêcheurs péruviens, qui voyaient ces eaux chaudes et pauvres en poissons arriver autour de Noël.
Sources : Météo-France, NOAA.
2026-2027 : un épisode hors norme, des effets en cascade
L'épisode en cours n'a rien d'ordinaire. Dans son bulletin du 10 septembre 2026, la NOAA estime à plus de 90 % la probabilité d'un El Niño très fort cet automne et cet hiver, et à 75 % celle d'un épisode record, supérieur à tous ceux mesurés depuis 1950. L'Organisation météorologique mondiale (OMM) juge « exceptionnellement élevée, proche de 100 % », la probabilité qu'il persiste jusqu'en février 2027.

Légende : Le thermomètre du Pacifique : 2026-2027 pourrait battre les records. Source : NOAA.
Premier effet : la température mondiale grimpe.
Pendant El Niño, l'océan relâche dans l'atmosphère une partie de la chaleur qu'il stocke. Cette chaleur s'ajoute au réchauffement de fond causé par les activités humaines. L'histoire récente le montre : 1998, 2016 et 2024 ont chacune battu le record de chaleur mondiale de leur époque, juste après un El Niño fort. Selon l'OMM, 2024 est la plus chaude jamais mesurée, à environ 1,55 °C au-dessus de l'ère préindustrielle. Météo-France prévient que l'épisode actuel pourrait porter la température mondiale de 2026-2027 à un niveau proche de ce record, voire au-delà.
Deuxième effet : les extrêmes régionaux se multiplient.
El Niño apporte généralement des conditions plus humides sur la côte ouest de l'Amérique du Sud, la Corne de l'Afrique et le sud des États-Unis. Il assèche au contraire l'Australie, l'Indonésie et le bassin amazonien. Autant de régions agricoles, minières et halieutiques dont dépendent les chaînes d'approvisionnement mondiales.
Et en France ?
L'influence directe d'El Niño y est faible. Météo-France rappelle que la chaleur persistante qui a touché l'Europe de l'Ouest cet été n'était pas liée à El Niño, et que son effet sur l'Europe, surtout sensible en hiver, reste bien moins marqué que celui du réchauffement climatique. Pour l'automne 2026, les prévisions saisonnières de Copernicus annoncent tout de même un temps plus chaud que la normale sur presque tout le continent, et plus humide dans le sud de l'Europe.
Pourquoi une entreprise française doit s'y préparer
El Niño se joue à l'autre bout du monde. Mais ses effets voyagent par les marchés, les ports et les fournisseurs. Pour une entreprise française, le risque n'est pas la météo locale : c'est ce qui arrive, ou n'arrive pas, dans ses conteneurs. Quatre canaux de transmission sont déjà visibles en 2026.
1. Le fret maritime
Le canal de Panama fonctionne grâce à l'eau douce du lac Gatún, qui dépend des pluies : chaque navire qui franchit les écluses consomme de l'eau du lac. En 2026, les précipitations sur son bassin versant ont été inférieures de 34 % à la moyenne entre mai et août. L'autorité du canal a réduit le nombre de passages quotidiens à partir du 3 septembre, et des armateurs comme MSC et CMA CGM ont appliqué des surcharges. Pour un importateur, cela se traduit par des délais plus longs et un coût du transport plus élevé, y compris sur des routes qui ne passent pas par Panama, car les navires détournés saturent d'autres itinéraires.
2. Les matières premières tropicales.
Le cacao en est l'exemple le plus parlant. Après une récolte 2023-2024 affectée notamment par El Niño en Afrique de l'Ouest, son cours a atteint le record de 12 636 dollars la tonne à New York en décembre 2024, avec un déficit mondial de 462 000 tonnes, le plus important depuis 60 ans. Même scénario pour le café robusta : au Vietnam, premier producteur mondial, une sécheresse record en mars-avril 2024 a fait craindre une récolte inférieure de 15 à 20 % à la normale.
3. L'huile de palme, un risque à retardement.
L'Indonésie et la Malaisie fournissent à elles deux 88 % de l'huile de palme mondiale, selon le courtier Marex. Or le palmier réagit à la sécheresse avec 12 à 16 mois de décalage. Les analystes attendent donc les effets de l'épisode actuel sur les récoltes de 2027 et 2028, bien après la fin d'El Niño.
4. Les produits de la mer et l'alimentation animale.
Au Pérou, les eaux chaudes ont bouleversé les bancs d'anchois, avec une forte proportion de jeunes poissons qu'il faut protéger. Le pays, qui assure environ 20 % de la farine de poisson mondiale, a suspendu à plusieurs reprises sa saison de pêche au printemps 2026 et fixé son quota au plus bas depuis dix ans : 1,9 million de tonnes, 36 % de moins qu'en 2025. Cette farine nourrit les élevages de saumons et de crevettes et entre dans l'alimentation animale : la hausse de son prix se répercute jusque dans les rayons européens.

Légende : Du Pacifique à votre entrepôt, comment El Niño se propage. Sources : NOAA, Autorité du canal de Panama, Callahan et Mankin (2023).
À l'échelle mondiale, la facture est considérable. Une étude publiée dans la revue Science (Callahan et Mankin, 2023) a chiffré les pertes de revenus mondiaux à 4 100 milliards de dollars sur les cinq années suivant l'épisode 1982-1983, et à 5 700 milliards après celui de 1997-1998.
Un exemple pour se projeter. Prenons une biscuiterie fictive de 80 salariés. Le cacao représente 10 % de son coût de revient, l'huile de palme 5 % et le transport maritime 3 %. Si le cacao prend 50 % et le fret 20 %, son coût de revient augmente de près de 6 %, alors que ses prix de vente sont négociés une fois par an avec la grande distribution. Sans anticipation, sa marge fond. Avec une cartographie de ses risques, elle aurait pu sécuriser une partie de ses achats de cacao à l'avance, décaler une commande d'emballages et préparer ses arguments pour la négociation commerciale.
Concrètement, trois réflexes permettent de passer de la surprise à l'anticipation.
- Cartographier son exposition. Listez vos 20 intrants les plus coûteux, leur pays d'origine et leur route maritime, puis croisez cette liste avec les régions touchées par El Niño. Cette cartographie des risques climatiques physiques est aussi attendue des entreprises soumises à la CSRD, au titre de la norme ESRS E1.
- Tester des scénarios. Que se passe-t-il si un intrant clé prend 30 % en six mois, ou si un fournisseur ne livre plus pendant un trimestre ? Chiffrez l'effet sur votre marge et sur votre trésorerie, puis décidez : stock de sécurité, contrats à prix fixe, couverture, révision des prix.
- Diversifier et sécuriser. Doublez vos fournisseurs critiques dans des régions différentes, négociez des contrats à plus long terme, prévoyez des itinéraires alternatifs et relocalisez une partie des achats quand c'est pertinent.
Pour garder un temps d'avance, quelques indicateurs gratuits suffisent : le bulletin ENSO de la NOAA, publié le deuxième jeudi de chaque mois ; les mises à jour trimestrielles de l'OMM ; les avis de l'Autorité du canal de Panama sur les passages et le tirant d'eau ; et les cours du cacao, du café et de l'huile de palme sur les marchés à terme.
Des dispositifs existent pour s'y mettre. Le Diag Adaptation de Bpifrance et de l'ADEME, pris en charge à 50 % par l'ADEME, inclut une évaluation de la vulnérabilité de la chaîne d'approvisionnement des PME et ETI.
C'est là qu'intervient R3. Nos consultants et ingénieurs réalisent le diagnostic de vulnérabilité climatique de votre entreprise, de vos sites jusqu'à vos fournisseurs. Ils identifient les matières premières et les flux les plus exposés, construisent des scénarios chiffrés et bâtissent avec vous un plan d'adaptation : achats, stocks, contrats, logistique. Nous vous aidons aussi à mobiliser les financements disponibles, et à intégrer ce travail à votre analyse de double matérialité si vous êtes concerné par la CSRD. Pour les risques qui touchent directement vos bâtiments, consultez aussi notre article Îlots de chaleur urbains : pourquoi la ville surchauffe la nuit et comment adapter votre site.
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Sources
- NOAA Climate Prediction Center - ENSO Diagnostic Discussion, 10 septembre 2026
- NOAA Climate.gov - The rise of El Niño and La Niña (rétroaction de Bjerknes)
- OMM - El Niño/La Niña Update, août 2026
- Météo-France - Le phénomène El Niño s'intensifie : quelles conséquences à l'échelle planétaire ? (août 2026)
- OMM - L'OMM confirme que 2024 est l'année la plus chaude jamais enregistrée
- Terre-net - El Niño 2026 : Copernicus prévoit un automne plus humide et plus chaud pour l'Europe
- Supply Chain Dive - Panama Canal to trim daily shipping slots due to El Niño (août 2026)
- VivAfrik - Cacao : record historique des prix à New York en 2024
- Agri Mutuel - Au Vietnam, le café robusta victime de la sécheresse, la chaleur et la cochenille
- Marex - El Niño impact on Malaysian and Indonesian palm oil production (juin 2026)
- UkrAgroConsult / OFI - El Niño to hit palm oil production with a 12–16 month lag (août 2026)
- SeafoodSource- Peru extends anchovy fishing suspension again, threatening global fishmeal supply (juin 2026)
- Callahan et Mankin (2023), Persistent effect of El Niño on global economic growth - Science
- ScienceDaily - In years after El Niño, global economy loses trillions (Dartmouth College)
- GIEC - AR6, Groupe de travail I, Résumé pour les décideurs (§ B.3.2)
- ADEME - Bpifrance et l'ADEME lancent le Diag Adaptation
El Niño se prépare dans le Pacifique. Et vous, êtes-vous prêt ?
Cartographier vos risques climatiques, de vos sites à vos fournisseurs, tester des scénarios et bâtir un plan d'adaptation finançable : les experts de R3 vous accompagnent de A à Z.






















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