Dans ce nouvel épisode de Qui l'eût cru, Timothée reçoit Frédéric Favrot, directeur métier de Toopi Organics, une entreprise girondine qui transforme l'urine humaine, collectée dans des urinoirs secs (festivals, aires d'autoroute, lycées), en biostimulant agricole. Léa, experte R3, apporte un éclairage complémentaire sur le monde des engrais et sur la valeur insoupçonnée de l'urine à travers l'histoire et la science.
Les infos à retenir :
- Notre urine est pleine d'azote et de phosphore, lesmêmes minéraux que l'on va chercher dans les engrais chimiques : l'azote pèse àlui seul 80 % des émissions liées à la production de blé.
- Toopi Organics collecte l'urine via des urinoirs secs(festivals, aires d'autoroute, lycées), la stabilise avec de l'acide lactique -ce qui évite la fermentation et les odeurs - puis y fait pousser une bactérielactique pour obtenir un produit agronomique homologué.
- D'un point de vue réglementaire, l'urine ne peut pasêtre commercialisée comme un « engrais » : le produit est donc homologué commebiostimulant, qui régénère la flore bactérienne du sol plutôt que d'apporterdirectement des minéraux.
- Effet inattendu et précieux commercialement : leproduit est aussi un excellent répulsif contre le gibier (sangliers, cervidés,pigeons), ce qui facilite son adoption par des agriculteurs céréalierstraditionnels, au-delà du seul marché bio ou régénératif.
- Déjà 9 600 m³ d'eau potable économisés et 6 000 tonnesde CO2 évitées ; environ un million de litres d'urine sont collectés chaqueannée - un volume encore marginal comparé au potentiel total.
- L'azote de synthèse dépend fortement des importations(Europe de l'Est, Moyen-Orient) et son usage dégage du protoxyde d'azote, ungaz à effet de serre environ 300 fois plus réchauffant que le CO2.
- Quelques chiffres marquants sur l'urine : la Stationspatiale internationale en recycle 98 % (avec la sueur de l'équipage) en eaupotable (NASA) ; l'urine d'un seul adulte en une journée contient assez d'azoteet de phosphore pour faire pousser 400 g de blé (Rich Earth Institute) ; dansune station d'épuration, elle ne représente qu'environ 1 % du volume des eauxusées mais concentre à elle seule 80 % de l'azote et 50 % du phosphore.
- Toopi Organics poursuit son développement àl'international : ouverture de l'Italie, positions déjà solides en Espagne etdans le nord de l'Europe, et discussions en cours avec des partenairescommerciaux au Canada et au Brésil.
Timothée : Il y a un geste qu'on fait plusieurs fois par jour sans jamais y penser : on tire la chasse d'eau. Et à chaque fois, on utilise de l'eau potable pour envoyer à la station d'épuration quelque chose que l'agriculture, elle, achète très cher. Car notre urine est pleine d'azote et de phosphore, exactement les minéraux qu'on va chercher dans les engrais chimiques. C'est même l'azote qui pèse à lui seul 80 % des émissions liées à la production de blé. En Gironde, une start-up a décidé de prendre le problème à l'envers : des urinoirs secs dans les festivals, sur des aires d'autoroute, dans les lycées. On y récupère l'urine pure, on la stabilise avec de l'acide lactique, et on y fait pousser des bactéries. Ce qui en ressort solubilise le phosphore dans les champs, réduit le besoin en azote, et fait même fuir le gibier. Déjà 9 600 m³ d'eau potable économisés, 6 000 tonnes de CO2 évitées, et ça, qui l'eût cru ? Dans ce nouvel épisode de Qui l'eût cru, je reçois Frédéric Favreau. Bonjour Frédéric.
Frédéric : Bonjour Timothée.
Timothée : Dirigeantde Toopi Organics. Et côté expert R3, Léa. Bonjour Léa.
Léa : Bonjour Timothée.
Timothée : Notre festivalière en chef chez R3. On part avec vous deux comprendre comment ce qu'on évacue sans y penser devient une vraie alternative aux engrais. Bonne écoute !
Frédéric, avant d'entrer un peu plus dans le détail de la solution, c'est quand même étrange de se retrouver à la tête d'une entreprise qui récolte de l'urine. Comment en est-on arrivé là ? C'est quoi la genèse de Toopi ? Est-ce que tu peux nous en dire quelques mots ?
Frédéric : Il y a deux choses : comment moi je suis arrivé là, et la genèse de Toopi Organics.Toopi Organics est née en 2019. Michaël, qui à l'époque faisait des purins d'ortie et des purins de fougère pour ses voisins viticulteurs, a eu l'idée d'utiliser l'urine, au départ pour éviter d'utiliser de l'eau potable, ce qui est une aberration aujourd'hui, puis pour en faire une matière agronomique, une matière organique. Voilà comment Toopi est né en 2019.
Timothée : Et toi, comment arrives-tu dans ce projet ? Tu connaissais l'entreprise dès le début ?

Frédéric : Je navigue dans le milieu agricole ou plutôt dans les intrants agricoles depuis plus de 30 ans, avec au départ une histoire plutôt conventionnelle : la semence, la protection des plantes et la fertilisation, dites conventionnelles aujourd'hui. Il y a 20 ans, j'ai mis le doigt dans les alternatives aux produits conventionnels, essentiellement la production d'insectes auxiliaires pour protéger les cultures, et ce qu'on appelle aujourd'hui la régénération des sols.
En 2019, j'ai été sollicité pour réaliser une expertise de cette start-uptrès innovante qui utilise l'urine. Je connais donc Toopi depuis sa genèse, depuis 2019.
Et en 2025, lors d'une seconde levée de fonds et d'une recapitalisation, les actionnaires historiques ont souhaité embaucher un directeur métier, et c'est ainsi que je suis arrivé chez Toopi.
Timothée : Avant d'entrer dans le fonctionnement de la solution, pourquoi est-ce si intéressant, d'un point de vue écologique, de récupérer l'urine humaine ? Quels sont les bénéfices pour les agriculteurs qui l'utilisent ?
Frédéric : Sur ce sujet, il y a une vertu en amont et une autre en aval. En amont, on évite d'utiliser de l'eau potable, ce qui est extraordinaire :
Aujourd'hui, avec la pénurie d'eau et les canicules, ne pas utiliser d'eau potable et récupérer directement l'urine à la source permet de faire un vrai geste environnemental
Timothée : Peut-être une précision : la collecte se fait via des urinoirs secs. On ne va évidemment pas récupérer l'urine directement chez les particuliers, c'est bien grâce à ces urinoirs secs qu'on fait des économies d'eau, c'est ça ?
Frédéric : Exactement, on fait des économies d'eau parce qu'on récupère l'urine dans des urinoirs secs. Mais on la récupère sèche aussi pour des questions d'odeur, pour éviter la fermentation, et pour conserver l'urée donc les bienfaits agronomiques à l'intérieur de l'urine. C'est tout un process de collecte qui nous permet de récolter de l'urine non mélangée à l'eau et non mélangée à des matières fécales, d'où l'utilisation d'urinoirs secs.
Timothée : Donc ça, c'est le début de l'étape de collecte. Aujourd'hui, c'est beaucoup dans les festivals, beaucoup aussi sur les aires d'autoroute, et aussi dans les lycées, c'est ça ?
Frédéric : À plusieurs endroits, oui. Mais ce qu'on peut dire, c'est que Michaël, dès le départ, avait pour idée d'éviter d'utiliser de l'eau potable et d'utiliser un déchet - mais il avait toujours en tête la façon de valoriser ce déchet. Il y avait donc toujours eu, dans son esprit, un débouché commercial et un débouché agronomique. D'où tout le process imaginé pour collecter de l'urine sèche, brute, qu'on mélange à de l'acide lactique pour la stabiliser : on fait un chocd e pH. Cela évite deux choses. D'abord, la fermentation uréique, ce qui permet de conserver l'urée qui a des vertus agronomiques dans le produit ; nous sommes d'ailleurs la seule urée naturelle au monde dans un produit naturel. Ensuite, et ce n'est pas anodin, cela permet d'éviter les odeurs : il n'y a pas de fermentation ammoniacale, donc on obtient un produit brut qui n'est pas malodorant.
Timothée : Ensuite, pour transformer tout ça en un produit fini que vous vendez à un agriculteur, qu'est-ce qu'il faut faire de plus ?
Frédéric : Là aussi, l'idée de Michaël a toujours été de fabriquer un produit agronomique : l'idée d'utiliser un déchet était présente, mais l'objectif était bien de créer un outil agronomique. Cet outil contient plusieurs choses : l'urine, qui renferme de nombreux minéraux et éléments naturels bénéfiques pour l'agriculture ; l'acide lactique, qui a lui aussi des vertus agronomiques ; et l'urée, ce qui donne au final un produit extrêmement complet.
L'idée de Michaël [fondateur] a toujours été de fabriquer un produit agronomique : l'idée d'utiliser un déchet était présente, mais l'objectif était bien de créer un outil agronomique.
Au préalable, on récupère l'urine dans nos locaux, on la filtre pour éliminer la plupart des déchets et matériaux indésirables, et on obtient ainsi un produit quasiment brut. Sur ce produit brut, on fait pousser des matières biologiques : dans les dossiers d'homologation initiaux, on travaille avec un lactobacillus paracasei, une bactérie lactique qui a elle aussi beaucoup de vertus agronomiques, mais on pourrait tout à fait utiliser ce process pour faire pousser d'autres actifs biologiques, comme des levures ou des champignons. Pour faire pousser un actif biologique dans un fermenteur traditionnel, il faut généralement le nourrir avec du saccharose, du glucose ou toute autre matière nourrissante. Chez nous, la bactérie utilise directement les minéraux et nutriments naturellement contenus dans l'urine, ce qui donne un actif biologique beaucoup plus performant.
Chez nous, la bactérie utilise directement les minéraux et nutriments naturellement contenus dans l'urine, ce qui donne un actif biologique beaucoup plus performant.
Timothée : On reviendra juste après, avec toi Frédéric, sur les types d'utilisation possibles de votre produit. Mais avant ça, Léa, tu voulais nous faire un point sur le monde des engrais, parce qu'on en parle tout le temps, mais on a parfois du ma là comprendre concrètement ce que ça recouvre.
Capsule Expert #1 : L'engrais une substance minérale ou organique ajouté à la terre pour augmenter la fertilité des cultures
Léa : Oui, tout à fait, merci Timothée. Un engrais, qu'est-ce que c'est ? C'est une substance minérale ou organique qu'on ajoute à la terre pour augmenter la fertilité d'une plante : en clair, l'engrais nourrit la plante. Aujourd'hui, la substance principale dans les engrais, c'est l'azote qu'on retrouve justement dans notre urine. C'est lui qui permet d'augmenter les rendements, c'est-à-dire la quantité produite par unité de surface. Attention cependant à ne pas confondre avec les pesticides, fongicides ou herbicides : ces derniers protègent la plante contre les parasites, les champignons et les mauvaises herbes, alors que l'engrais, lui, la nourrit. Ce n'est donc pas du tout le même rôle, même si on a parfois tendance à les confondre.
Si les engrais sont devenus aussi centraux, c'est parce qu'on doit produire davantage : la population mondiale est passée d'environ 6 milliards en 2000 à plus de 8 milliards aujourd'hui, tandis que la surface agricole mondiale, elle, stagne, elle a même légèrement diminué, d'environ 2 %, depuis le début des années 2000, avec aussi un recul des prairies et des pâturages. Donc, pour produire plus avec moins de terres, il a fallu intensifier les rendements. Ces engrais sont principalement utilisés sur les grandes cultures. Timothée, tu serais capable de nous citer les trois grandes cultures concernées ?
Timothée : En France ?
Léa : Oui.
Timothée : Le maïs.
Léa : Et dans le monde aussi.
Timothée : Le blé, et...
Léa : Frédéric, tu veux compléter ? On pensait aussi au riz, à l'échelle mondiale.

Timothée : Ah, le riz ? Moi je pensais plutôt en France.
Léa : À l'échelle mondiale, oui.
Timothée : Ah oui, à l'échelle mondiale, d'accord.
Léa : Exactement. L'augmentation des rendements de ces grandes cultures est corrélée à l'utilisation d'engrais. Pour le blé par exemple, environ 80 % des émissions liées à sa production proviennent des engrais à la fois à cause de leur fabrication, quand ils sont produits à partir de gaz naturel, et à cause de leur utilisation, puisqu'une partie de l'azote se volatilise après l'épandage. Or, l'azote fait partie des trois gaz à effet de serre qui participent au dérèglement climatique, avec un pouvoir de réchauffement environ 300 fois supérieur à celui du CO2.
La France est le cinquième importateur mondial d'engrais : on en dépend donc fortement. Selon le biochimiste Gilles Billen, directeur de recherche au CNRS, environ la moitié de l'azote que nous consommons dans notre alimentation provient indirectement des engrais minéraux.
Pourquoi ? Parce que l'azote est indispensable à la croissance des plantes, et donc à la formation des protéines que nous mangeons ensuite.
Comment fonctionnent les engrais minéraux ? Ils captent l'azote présent dans l'air, un gaz normalement inutilisable directement par la plupart des plantes, Frédéric, tu m'arrêtes si je dis une bêtis, puis le transforment en une forme chimique que les plantes peuvent absorber. Les cultures poussent ainsi grâce à cet azote fabriqué, qui se retrouve ensuite dans nos aliments. Or, les rendements élevés de ces cultures servent majoritairement à nourrir les animaux d'élevage : faire évoluer nos régimes alimentaires permettrait donc aussi de réduire la pression sur ces cultures, et donc sur l'usage des engrais. Plusieurs études ont cherché à définir un régime compatible avec un apport protéique suffisant pour la population : la recommandation est de revenir à un niveau de consommation de protéines animales équivalent à celui des années 60. Timothée, saurais-tu me dire à combien de kilos cela correspond ?
Timothée : Pourme construire de gros muscles, je dirais 30 kilos !
Léa : En réalité, c'est plutôt 5 kilos, le niveau des années 60. Aujourd'hui, 60 % de nos protéines proviennent des animaux, produits de la mer inclus ; il faudrait donc descendre à 30 %, la compensation venant principalement des céréales. Côté agriculture, on connaît déjà des solutions pour réduire la dépendance aux engrais minéraux : généraliser les rotations de cultures avec des légumineuses, qui fixent elles aussi l'azote ; réintégrer l'élevage dans les systèmes agricoles ; ou développer de nouvelles solutions agronomiques pour remplacer l'engrais, comme celle de Toopi.
Timothée : Merci beaucoup. Frédéric, une réaction, quelque chose à compléter ?
L'urine comme biostimulant et non comme engrais pour rentrer dans le cadre réglementaire et être commercialisé
Frédéric : Pour compléter, c'est déjà très complet, mais ce que dit Léa ouvre forcément à beaucoup de réflexions. Notre modèle économique et agricole repose sur les 60 dernières années, en France comme en Europe de l'Ouest, où il fallait nourrir la population mondiale et augmenter les rendements. Cet accès à l'agriculture intensive a permis à la France et à ses agriculteurs d'augmenter les rendements et de faire de l'agriculture un modèle économique performant à l'échelle mondiale.
Il s'avère qu'aujourd'hui, ce modèle montre ses limites sur plusieurs points. D'une part, cette agriculture intensive a eu des impacts sur l'environnement, et notamment sur la vie des sols : les taux de matière organique en France ne cessent de diminuer depuis des années, signe d'une vie biologique en déclin et cette vie biologique est justement nécessaire à la régénération des sols, qui est donc elle-même limitée.
les taux de matière organique en France ne cessent de diminuer depuis des années, signe d'une vie biologique en déclin et cette vie biologique est justement nécessaire à la régénération des sols, qui est donc elle-même limitée
Deuxième chose : ce modèle agricole atteint aussi ses limites avec le prix des intrants. Avec le conflit en Europe de l'Est, et plus encore aujourd'hui le conflit au Moyen-Orient, les intrants agricoles ont énormément augmenté. On se retrouve donc avec un modèle agricole bousculé, et les agriculteurs se demandent comment sortir d'un système qui n'est plus viable. D'autant plus que, si on parle de fertilisation, la plupart des engrais donc l'azote viennent aujourd'hui d'Europe de l'Est ou du Moyen-Orient, et sont donc extrêmement fossiles, puisqu'on ne produit pas d'azote en France. Le phosphore vient globalement de mines en Afrique, là aussi une ressource fossile, de même que la potasse. Or, on se rend compte aujourd'hui que la vie biologique du sol permettrait de générer une partie de ces engrais et fertilisants. D'où, forcément, des agriculteurs mis sous pression, qui s'interrogent sur une autre façon de produire. Comme le dit Léa, la plupart des productions agricoles sont aujourd'hui destinées à l'alimentation animale, c'est-à-dire que faire évoluer nos régimes alimentaires permettrait de produire moins, ou moins intensivement, pour une agriculture plus respectueuse de l'environnement.
La plupart des engrais donc l'azote viennent aujourd'hui d'Europe de l'Est ou du Moyen-Orient, et sont donc extrêmement fossiles, puisqu'on ne produit pas d'azote en France
Timothée : Justement, concernant votre produit et le côté engrais : il y a un truc que j'ai du mal à comprendre. Est-ce un fertilisant que vous proposez ? Ou plutôt un répulsif, ce qui serait un peu différent d'un engrais, si j'ai bien compris la catégorisation dont on vient de parler ? Qu'est-ce que vous proposez, au final, à vos agriculteurs ?
Frédéric : La question est judicieuse, Timothée. Au départ, vouloir valoriser un déchet, éviter d'utiliser de l'eau potable et essayer de récupérer ce déchet, c'est une chose ; encore faut-il, d'un point de vue législatif et réglementaire, pouvoir l'utiliser et le commercialiser. L'urine, en l'état, est un déchet, et un déchet ne peut pas être commercialisé, encore moins avec des allégations agronomiques ou d'engrais, qui n'existent pas légalement pour ce produit. D'où le fait d'avoir déposé un dossier d'homologation en tant que biostimulant.
Ensuite, un engrais, d'un point de vue légal, doit contenir une certaine concentration d'éléments minéraux qui n'est pas atteinte dans l'urine. D'un point de vue réglementaire, l'urine en l'état ne peut donc pas être considérée comme un engrais, même si elle contient ces éléments minéraux
Dès le départ, on avait donc à l'esprit d'utiliser cette urine tout en pouvant la commercialiser, ce qui suppose de s'inscrire dans un cadre réglementaire. Ensuite, un engrais, d'un point de vue légal, doit contenir une certaine concentration d'éléments minéraux qui n'est pas atteinte dans l'urine. D'un point de vue réglementaire, l'urine en l'état ne peut donc pas être considérée comme un engrais, même si elle contient ces éléments minéraux, il faudrait utiliser des milliers de litres d'urine à l'hectare pour compenser la non-utilisation d'engrais chimiques. L'idée de départ a donc été de déposer l'urine non pas comme un engrais, mais comme un biostimulant contenant des éléments minéraux. Ce biostimulant a surtout la faculté de régénérer les sols, et donc de générer indirectement des éléments minéraux, plutôt que de les apporter directement.
Ce biostimulant a surtout la faculté de régénérer les sols, et donc de générer indirectement des éléments minéraux, plutôt que de les apporter directement.
Timothée : C'est intéressant à creuser, ce lien entre biostimulant et régénération des sols. Comment, concrètement, l'apport de votre produit à base d'urine permet-il de régénérer les sols ?
Frédéric : Je reviens sur le commentaire de Léa : quand on apporte de l'ammonitrate, donc un produit chimique, le NH4 se transforme en NH3 puis en NO3, le nitrate, la forme absorbable par les plantes. À chaque étape de cette transformation chimique interviennent des bactéries, ou plus précisément la flore bactérienne présente dans le sol. Or, un sol dont l'équilibre microbien est perturbé ne réalise plus ces étapes au bon moment ni de la bonne façon. Notre produit intervient comme un probiotique : il vient stimuler la flore bactérienne naturellement présente dans le sol. Par exemple, au printemps, quand la vie biologique du sol n'est pas encore active parce qu'il fait trop froid, notre produit vient stimuler cette flore bactérienne. Et cette flore bactérienne, une fois stimulée, génère des éléments fertilisants qui étaient présents dans le sol, mais bloqués ou non assimilables par la plante en l'état.
Notre produit intervient comme un probiotique : il vient stimuler la flore bactériennenaturellement présente dans le sol
Timothée : Donc, si je suis une entreprise qui veut redynamiser le microbiote de ses terres agricoles, comment est-ce que je fais pour solliciter vos services ? Est-ce facile à installer ? Comment ça se passe, pour quelqu'un qui nous écoute ? On a parlé des aires d'autoroute, des festivals, de l'enseignement, y a-t-il d'autres types de secteurs qui pourraient être éligibles à votre solution de collecte ?
Frédéric : En termes de collecte, on a un prérequis : récupérer de l'urine brute, non mélangée à l'eau ni aux matières fécales, ce qui implique forcément d'adapter les infrastructures de collecte. Aujourd'hui, nos deux principales sources de collecte sont les festivals, où l'on vient doser directement les cuves avec de l'acide lactique pour hygiéniser l'urine au moment où elle y tombe, et les aires d'autoroute, où l'on modifie le bâti existant en creusant pour installer des cuves enterrées. On a déjà quelques exemples à l'université de Bordeaux, et deux exemples à Paris dans du bâti existant, où l'on vient collecter l'urine. Il est évident que si notre produit se développe demain à grande échelle, il faudra élargir notre champ de collecte, puisqu'aujourd'hui on collecte environ un million de litres d'urine par an, ce qui est absolument négligeable par rapport à la quantité potentiellement collectable.
Timothée : C'est quoi le principal frein que vous rencontrez aujourd'hui sur la commercialisation ?
Frédéric : Sur la commercialisation, je pense que c'est comparable à tous ces outils qui bousculent nos habitudes culturelles ou historiques. Notre produit, en théorie, fonctionne partout : c'est-à-dire que le fait de stimuler la flore microbienne et, indirectement, d'obtenir un sol qui fonctionne mieux et qui génère des éléments fertilisants, tous les agriculteurs en sont conscients, et beaucoup le pratiquent déjà via d'autres pratiques agricoles.
Le problème, c'est qu'on se heurte assez vite aux habitudes historiques, aux approches culturelles, mais aussi aux approches économiques, et au fait que l'engrais fossile reste aujourd'hui accessible et il l'était d'ailleurs aussi en termes de prix, et globalement ça fonctionnait plutôt bien. Il s'avère qu'aujourd'hui, on voit les limites de ces systèmes agronomiques. Notre produit gagne donc en visibilité, mais cela implique malgré tout des changements de pratiques agricoles et de paradigme. Certains agriculteurs pratiquent déjà l'agriculture régénérative et ça fonctionne très bien ; mais ces schémas ne sont pas forcément duplicables à tout le monde. Il faut donc aussi de la pédagogie, des produits qui soient simples et faciles à utiliser, et à des prix qui correspondent à peu près aux habitudes.
Certains agriculteurs pratiquent déjà l'agriculture régénérative et ça fonctionne très bien ; mais ces schémas ne sont pas forcément duplicables à tout le monde. Il faut donc aussi de la pédagogie, des produits qui soient simples et faciles à utiliser, et à des prix qui correspondent à peu près aux habitudes.
Timothée : Une dernière question sur la partie collecte. Imaginons que je sois le proviseur d'un très grand lycée à Paris : un système pourrait s'installer en combien de temps ? C'est quoi le modèle économique, vous louez le matériel, ils l'achètent, ils en deviennent propriétaires ? Comment ça fonctionne ?
Frédéric : Tout est possible. Sur du neuf, c'est très simple, puisqu'on peut prévoir un double réseau d'évacuation dès la construction. Sur du bâti ancien, ça demande forcément des travaux d'adaptation pour pouvoir collecter cette urine sèche. Ensuite, ça peut se faire en location ou via des prestataires de services :tous les modèles sont aujourd'hui possibles, et on travaille avec chacun d'entre eux.
Capsule Expert #2 : Les propriétés de l'urine et son utilisation à travers l'histoire (et dans l'espace !)
Timothée : D'accord, merci. Léa, en préparant l'émission, je te disais que l'urine a d'énormes bienfaits, c'est un produit sous-évalué, on l'a bien compris, il ne faut pas le considérer comme un simple déchet. Tu as voulu plonger, façon de parler, au cœur de l'urine ?
Léa : Oui, tout à fait. On est allés voir quelles propriétés de l'urine sont peu connues, ou quels usages on en fait. Premier exemple : dans l'espace ! Selon un article de la NASA, la Station spatiale internationale recycle 98 % de l'urine et de la sueur de l'équipage en eau potable, une eau même plus propre que celle qu'on boit sur Terre.
Une anecdote qui m'a marquée en faisant mes recherches : au 1ersiècle après Jésus-Christ, l'empereur romain Vespasien avait déjà créé un impôts sur la collecte d'urine dans les toilettes publiques de Rome. Quand son fils Titus s'en est étonné, Vespasien lui a tendu une pièce d'or en lui demandant si elle sentait mauvais. Titus a répondu que non, et Vespasien a renchéri en disant que l'argent a bonne odeur, d'où qu'il vienne. D'où l'expression : l'argent n'a pas d'odeur.
Timothée : Le Romain avait vraiment tout compris !
Léa : Effectivement. Et cette valeur de l'urine, on la mesure plus précisément aujourd'hui. Selon le Rich Earth Institute, l'urine produite par un seul adulte en une seule journéecontient assez d'azote et de phosphore pour faire pousser 400 grammes de blé de quoi préparer un pain entier. Et à l'échelle d'une ville entière, le chiffre devient encore plus parlant : selon l'Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l'eau, dans une station d'épuration, l'urine ne représente qu'environ 1 % du volume total des eaux usées, mais elle concentre à elle seule 80 % de l'azote et 50 % du phosphore.
Timothée : Ce que tu disais, Frédéric, c'est qu'en gros, on dilue un concentré d'engrais dans des milliards de litres d'eau.

Frédéric : Exactement : l'urine, c'est de l'eau à 95 %. On peut donc tout à fait la concentrer, c'est aussi une question économique et on pourrait imaginer en faire un véritable engrais, en la concentrant puis en la reconcentrant. On pourrait même, en la concentrant, récupérer de l'eau potable. Mais là encore, tout ça se heurte à des questions économiques : on est complètement décalés avec les prix actuels du marché. Chez Toopi, on a deux types de produits : un produit non concentré, qu'on utilise à 20 litres par hectare, ce volume a d'ailleurs aussi des vertus pour repousser le gibier, et des produits plus concentrés, qu'on utilise en fertilisation ou en pulvérisation foliaire, à 2 litres par hectare.
Chez Toopi, on a deux types de produits : un produit non concentré, qu'on utilise à 20 litres par hectare, ce volume a d'ailleurs aussi des vertus pour repousser le gibier, et des produits plus concentrés, qu'on utilise en fertilisation ou en pulvérisation foliaire, à 2 litres par hectare.
Timothée : D'ailleurs, comment fait-on fuir le gibier, avec l'urine de Léa, par exemple ?
Frédéric : L'urine de Léa comme celle de Timothée, en fait on sait depuis toujours que l'urine est un répulsif. On a de la bibliographie sur les loups, sur d'autres prédateurs, mais aussi sur le sanglier, c'est un phénomène connu. On a peu de résultats scientifiques dans notre cas précis, mais il s'avère que notre produit est un excellent répulsif contre le gibier : sangliers, corvidés, cervidés, et même les pigeons. On a d'excellents résultats sur des cultures de tournesol pour éloigner les pigeons, qui sont une source de problèmes absolument colossale, et les résultats aujourd'hui sont extraordinaires. J'insiste sur ce point, qui n'était pas notre objectif initial, mais qui va probablement nous aider à faire avancer la partie agronomique de notre produit en tant que biostimulant. Sans cet effet répulsif contre le gibier, Toopi aurait sans doute mis beaucoup plus de temps à s'installer sur le marché pour accompagner les agriculteurs vers de nouvelles pratiques. Le fait d'être répulsif nous permet de nous appuyer sur une allégation qu'on n'avait pas imaginée au départ, mais qui va nous permettre de nous installer beaucoup plus facilement et rapidement sur le marché.
Sans cet effet répulsif contre le gibier, Toopi aurait sans doute mis beaucoup plus de temps à s'installer sur le marché pour accompagner les agriculteurs vers de nouvelles pratiques.
Timothée : Je pense qu'il y a un vrai débouché pour le répulsif à pigeons, il faudrait peut-être aller voir la ville de Paris ! J'en mettrai sur mon balcon, en tout cas, parce que c'est impossible : j'ai eu la très bonne idée, il y a un an, d'accueillir un couple de pigeons, et j'ai maintenant deux bébés pigeons qui reviennent régulièrement chez moi avec toute la famille. Pour les dernières questions, puisque le temps file : on a un peu parlé des nouveaux biostimulants ou bioproduits, de nouvelles régions. En quelques mots, comment vois-tu l'avenir de Toopi ?
L'avenir de Toopi Organics : les projets à venir et le développement des produits
Frédéric : Depuisle départ, et quand j'ai repris l'entreprise, je voulais faire de Toopi un produit générique, utilisable par tous. Avec l'expérience, je voyais que les produits dits alternatifs sur le marché se positionnaient plutôt sur un segment élitiste : des agriculteurs déjà engagés en agriculture régénérative, ou des vignerons très bio. Pour moi, le marché devait au contraire être beaucoup plus générique, s'adresser aux céréaliers, aux agriculteurs en général. J'ai donc toujours voulu positionner le produit non pas comme une alternative qui s'oppose aux pratiques traditionnelles, mais comme un complément qui les accompagne, pour encourager les agriculteurs à adopter une nouvelle technique sans bousculer leurs habitudes. Sur ce point, l'effet répulsif contre le gibier nous aide beaucoup : il nous permet aujourd'hui de proposer et de faire utiliser le produit par des agriculteurs céréaliers, ce qui est plutôt une première et plutôt innovant, dans le métier de la biostimulation.
Cela nous permet aussi de nous développer dans d'autres pays européens : on est en train d'ouvrir l'Italie, on est déjà bien positionnés en Espagne et dans le nord de l'Europe, et l'aspect répulsif va nous permettre d'aller vers l'Europe de l'Est. On a aussi des discussions avec des partenaires commerciaux, pas encore des clients, mais des partenaires pour distribuer le produit en Amérique du Nord, par exemple au Canada, ainsi qu'au Brésil.
J'ai donc toujours voulu positionner le produit non pas comme une alternative qui s'oppose aux pratiques traditionnelles, mais comme un complément qui les accompagne, pour encourager les agriculteurs à adopter une nouvelle technique sans bousculer leurs habitudes.
Timothée : Si on souhaite faire appel à vos services, c'est quoi le site internet ? Toopi Organics ?
Frédéric : Oui, vous trouverez le site internet à Toupie Organics. Et sur le territoire français, la plupart des coopératives et des distributeurs agricoles proposent aussi le produit.
Capsule Expert #3 : Les pratiques individuelles qu'on peut mettre en place
Timothée : Merci beaucoup. Petite parenthèse avec toi, Léa : on aime bien terminer en se demandant ce qu'on peut faire individuellement sur le sujet. Qu'est-ce que tu peux nous proposer ?
Léa : La première bonne pratique, le geste presque incontournable, c'est d'arrêter de tirer systématiquement la chasse d'eau. En France, selon le Centre d'information sur l'eau, les toilettes représentent à elles seules environ 20 % de la consommation d'eau potable d'un foyer. Réduire de moitié le nombre de chasses d'eau tirées pourrait donc faire baisser d'environ 10 % la consommation d'eau totale d'un foyer.
Timothée : Mais au-delà des toilettes ?
Léa : Oui, on voulait aussi partager une autre idée : le Rich Earth Institute a publié un guide pratique, Urine My Garden, qui recommande de diluer l'urine dans l'eau généralement une part d'urine pour dix parts d'eau avant de l'apporter directement au pied des plantes. C'est particulièrement efficace sur les légumes-feuilles, très gourmands en azote, comme les épinards ou la salade.
Timothée :
Merci. Merci beaucoup Frédéric, merci Léa pour ces échanges. Qui l'eût cru que notre urine permettrait d'améliorer nos rendements agricoles ? Que la NASA recycle 98 % de l'urine et de la sueur des astronautes ? Et qu'une entreprise française transforme aujourd'hui cette même urine en biostimulant, vendu aux plus grandes coopératives agricoles de France et de Belgique, et qui repousse même le gibier? Merci encore à vous deux, et merci à vous de nous avoir écoutés. La prochaine fois, nous aurons la chance d'échanger avec Jean-Baptiste, qui récupère l'eau de pluie à l'aide de vos clôtures ou de vos toitures, mais on ne vous en dit pas plus.



























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