Pourquoi l'eau suit la même trajectoire que le carbone il y a dix ans
Il y a une dizaine d'années, peu d'entreprises mesuraient leurs émissions de gaz à effet de serre. Le bilan carbone est aujourd'hui un exercice réglementaire et stratégique incontournable. L'eau suit un chemin comparable, avec quelques années de retard : longtemps perçue comme une ressource abondante et gratuite, elle devient un risque business à part entière. Des experts du secteur résument ce basculement par une formule désormais reprise dans de nombreuses publications sectorielles : « l'eau est le nouveau carbone ».
Le climat de 2026 illustre cette bascule. Selon les données de suivi des nappes phréatiques, la France aborde le printemps 2026 avec 47 % de ses nappes sous les normales mensuelles, les bassins méditerranéen, bourguignon et du sud du Bassin parisien étant les plus préoccupants. Mi-avril, 23 départements étaient déjà soumis à des arrêtés de restriction, contre 11 à la même date en 2024. Ces épisodes de stress hydrique ne sont plus des accidents ponctuels : ils perturbent directement les process de production, provoquent des arrêts temporaires et fragilisent les chaînes d'approvisionnement, exactement comme le dérèglement climatique fragilise déjà les activités fortement émettrices de carbone.
La comparaison a toutefois une limite importante : contrairement au carbone, dont l'impact est global (une tonne de CO2 émise à Lyon a le même effet qu'une tonne émise à Shanghai), l'eau est une ressource hyper-locale. Le stress hydrique d'un site dépend de son bassin versant, de la saison et des usages concurrents (agriculture, eau potable, industrie). Une entreprise ne peut donc pas se contenter d'un indicateur global : elle doit raisonner site par site, comme le rappellent les méthodologies de mesure de l'empreinte eau.
« Beaucoup d'entreprises découvrent l'eau aujourd'hui comme elles découvraient le carbone il y a dix ans : sans indicateur, sans trajectoire, sans priorisation. La bonne nouvelle, c'est qu'elles n'ont pas à repartir de zéro : les méthodes de mesure et de pilotage développées pour le carbone peuvent, en grande partie, être adaptées à l'eau. » - Côme de Lassus, Directeur conseil chez R3
Le lien concret entre eau et carbone dans votre trajectoire de décarbonation
L'eau et le carbone ne sont pas deux sujets parallèles : ils sont profondément imbriqués, dans les deux sens.
D'abord, décarboner consomme de l'eau. L'électrification des usages, pilier de la stratégie bas-carbone française, s'appuie en partie sur l'hydroélectricité, qui représente environ 12 % de la production électrique française et reste directement exposée aux périodes de sécheresse. La production d'hydrogène vert par électrolyse, présentée comme un levier clé de décarbonation industrielle, nécessite elle aussi des volumes d'eau non négligeables, même si les scénarios les plus poussés de déploiement de l'hydrogène montrent que la demande resterait modeste par rapport à la consommation mondiale d'eau. Autre exemple frappant : les data centers, dont les besoins vont plus que doubler d'ici 2030 sous l'effet de l'intelligence artificielle, consomment aujourd'hui environ 560 milliards de litres d'eau par an dans le monde pour leur refroidissement, soit l'équivalent de la consommation annuelle en eau potable de 10 millions de Français.
Ensuite, l'eau représente un poste d'émissions à part entière. Pomper, traiter, chauffer et transporter l'eau consomme de l'énergie, donc génère des émissions indirectes, le plus souvent logées dans le scope 3 d'un bilan carbone. Une entreprise qui optimise sa consommation d'eau réduit donc mécaniquement une partie de son empreinte carbone.
Enfin, les deux sujets convergent désormais dans un même cadre réglementaire. La directive CSRD impose, via la norme ESRS E3 « Eau et ressources marines », de publier des données sur les prélèvements, les rejets et l'exposition au stress hydrique, au même titre que les émissions de gaz à effet de serre couvertes par l'ESRS E1. La révision « Omnibus » de ces normes, publiée par la Commission européenne en juillet 2025, a certes réduit le nombre de points de données obligatoires, mais elle clarifie aussi les notions de stress hydrique et de rareté de l'eau, preuve que le sujet reste une priorité réglementaire pour les exercices de reporting publiés à partir de 2026. Du côté du CDP, la plateforme de référence pour les indicateurs extra-financiers, le questionnaire « Water Security » est désormais évalué avec la même rigueur que le questionnaire climat, et les entreprises les plus avancées visent le statut « Triple A », qui récompense conjointement climat, forêts et eau.
« L'erreur serait de traiter l'eau comme un sujet à part, avec sa propre feuille de route. Chez R3, on l'intègre directement dans les trajectoires de décarbonation qu'on construit avec nos clients, parce que les deux sujets partagent souvent les mêmes leviers d'action et les mêmes obligations de reporting. » Louis Borde, expert carbone chez R3
Comment intégrer l'eau à votre trajectoire de décarbonation dès 2026
Sur le plan réglementaire français, le Plan eau national fixe un objectif de réduction de 10 % des prélèvements d'ici 2030, tous usages confondus. Les sites industriels prélevant plus de 10 000 m³ par an sont désormais tenus de mettre en place un plan de sobriété hydrique (PSH), une obligation qui a déjà mobilisé 16 filières du Conseil national de l'industrie autour de plus de 100 actions concrètes, et qui a permis d'engager 50 sites pilotes accompagnés par l'État. Cette dynamique s'accompagne d'une levée progressive des freins juridiques à la réutilisation des eaux non conventionnelles (eaux usées traitées, eaux de pluie, eaux grises) : fin février 2026, 508 installations valorisaient déjà ces ressources alternatives en France, dont 344 dans l'agroalimentaire.
Pour une entreprise, intégrer l'eau à sa trajectoire climat suppose une démarche progressive et cohérente avec celle déjà engagée sur le carbone. Premièrement, cartographier ses usages de l'eau site par site, en identifiant les zones à fort stress hydrique via des outils reconnus (comme l'Aqueduct Water Risk Atlas du World Resources Institute), plutôt que de raisonner en volume global.
Deuxièmement, croiser cette cartographie avec son bilan carbone existant, pour identifier les postes où eau et carbone se recoupent : refroidissement, procédés industriels, chaîne d'approvisionnement agricole. Troisièmement, formaliser des objectifs de réduction chiffrés sur les prélèvements, au même titre que les objectifs de réduction des émissions, et les intégrer dans sa stratégie RSE globale. Enfin, se préparer aux exercices de reporting attendus par les parties prenantes, qu'il s'agisse de la CSRD, du CDP Water Security ou d'évaluations comme EcoVadis, qui intègrent déjà l'eau dans leurs critères de notation.
Les entreprises qui anticipent ce virage aujourd'hui, plutôt que de le subir, transformeront un risque opérationnel en avantage concurrentiel, exactement comme les pionnières du bilan carbone il y a une décennie.
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